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Conseil Municipal - louignac
Document publié le undefined NaN undefined NaN à NaNhNaN par la commune de Louignac.
Lien du pdf (Conseil Municipal - louignac)
Thèmes du document : Histoire et mémoire, Religion et laïcité, Culture et patrimoine,
1
Bulletin de la Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze, T.127 - 2005
Un oubli archéologique réparé :
la cuve baptismale romane de Louignac
Par David Marmonier
L’église de Louignac renferme une curieuse cuve baptismale qui n’a jusqu’à présent pas attiré l’attention des chercheurs. L’objet ne manque pourtant pas d’intérêt, car ses parois sont ornées d’un décor historié, auquel se mêlent en outre des inscriptions et autres signes gravés assez étranges. Attribuable à l’époque romane, cette cuve est un bon représentant d’un art rural fruste et quelque peu ésotérique. Notre étude a pour principal but d’en faire connaître l’existence, et ne prétend pas en lever tout le mystère.
LA CUVE BAPTISMALE ET SON DECOR
La cuve se situe dans la nef de l’église, à droite en entrant par la porte principale. Issue d’un bloc de pierre calcaire, elle a la forme d’un parallélépipède dont les côtés mesurent 59cm et 48cm pour une hauteur de 43 cm. Elle repose sur un pied, composé d’un socle cubique et d’un fût aux arêtes abattues (fig.1). Aux angles inférieurs, entre le socle et la base du fût, des griffes ou pattes de lion comblent l’espace inoccupé.
Figure 1 : la cuve sur son pied
Le pied paraît ancien, mais il n’est probablement pas d’origine, et a pu être réalisé pour donner une meilleure assise à la cuve. Celle-ci en effet a été endommagée à la suite d’une2
probable chute ; sectionnée en deux parties, elle a été ressoudée au moyen d’un joint épais ; un morceau a aussi été emporté dans l’accident, nous privant de connaître les inscriptions qui y étaient gravées. Le bassin dans lequel était puisée l’eau du baptême a la forme d’un tronc de pyramide inversée. Deux faces de la cuve sont sculptées, la troisième est nue comme la dernière probablement qui est scellée au mur de la nef et n’est pas donc pas visible. Nous pouvons penser que les fonts baptismaux logeaient à l’origine dans un angle de l’église.
Penchons-nous maintenant sur le décor. Un personnage, situé à l’angle joignant les deux côtés ornés, domine la composition (fig.2).
Figure 2 : les deux faces du décor de la cuve
Vêtu d’une tunique longue, il est coiffé, semble-t-il, d’un casque à visière. La maladresse du sculpteur ne permet pas d’identifier clairement tous les attributs des personnages, et nous oblige à employer le conditionnel. On voit néanmoins que la main gauche du personnage brandit une croix, dont le sommet est mutilé. Placée sur l’autre face, sa main droite tient un objet qui a la forme d’un bâton plongé dans un récipient : il s’agit sans doute d’un goupillon et d’un bénitier. Aux pieds de l’homme un signe a été gravé, qui rappelle la forme d’une épée. Ce personnage central est entouré d’autres figures d’aspect très différent (fig.3). Sur sa droite trois visages sont représentés, à l’allure inquiétante. Deux sont barbus, l’un d’eux, au crâne chauve, portant une barbe longue et étroite. Le visage du troisième n’est que partiellement visible, et on ne distingue guère que les yeux et le nez. Contrairement aux deux autres sa tête est renversée, comme s’il gisait à terre. Ajoutons qu’un autre élément émerge de l’angle inférieur de la cuve : c’est un bras tendu, la main semblant tenir une sphère. De l’autre côté du personnage principal, occupant également un angle, figure un dernier protagoniste représenté en buste. Son visage est mutilé, mais sa longue barbe le rattache à l’un des personnages déjà vus, avec lequel il pourrait ne faire qu’un. Il lève son bras –le seul qui soit visible- à hauteur de sa tête, dans une position d’orant.3
Figure 3 : les personnages secondaires
Voilà pour le décor figuré, mais ce n’est pas tout l’ornement de la cuve. Entre les deux personnages logés aux angles, il restait un grand espace vide que le sculpteur n’a pas laissé sans emploi. Partant de l’arête inférieure, d’abord, plusieurs bandes superposées forment une mouluration bien maladroite, ayant une fonction d’ornement. Le registre supérieur, composé de pointes de diamant, témoigne à cet égard du peu de maîtrise du sculpteur. Plus intéressants sont les signes qui ont été gravés sur l’espace disponible. Une mince bande courant sur la partie supérieure de la cuve contenait manifestement une inscription continue. Malheureusement cette partie a été mutilée, et il n’en reste plus que quelques lettres, au début et à la fin. En-dessous, douze signes sont répartis entre les personnages. Là encore, quelques uns ont disparu, mais il en reste l’essentiel. Nous ne pouvons ce pendant pas déchiffrer le sens de l’inscription, à supposer qu’elle en ait un. Les signes sont répartis en petits groupes, sauf un qui est isolé. Aux lettres se mêlent d’autres caractères (le pi grec, et un signe étrange ressemblant à un H portant deux barres transversales) qui rendent l’ensemble bien énigmatique. S’agit-il d’abréviations, d’une sorte de message codé ? Les signes gravés sur l’autre face de la cuve renforcent ce sentiment d’étrangeté : on y voit un groupe de trois caractères placés sous le bras du personnage, et encore un M isolé à la droite de sa main. Le mystère ici reste entier : pourquoi s’est-on amusé à graver des séquences inintelligibles, en combinant des caractères hétéroclites ?4
L’HYPOTHESE SAINT JULIEN DE BRIOUDE
Le décor de la cuve pourrait être dédié à saint Julien de Brioude, patron de la paroisse. Le saint y est vénéré de longue date, puisque c’est saint Yrieix lui-même, selon toute vraisemblance, qui en introduisit le culte au VIe siècle. Michel Aubrun a en effet reconnu Louignac dans le nonniacus domus du testament de saint Yrieix, daté de 5721. L’église que celui-ci avait fondée là fut dotée de reliques de saint Julien, obtenues dans les circonstances miraculeuses décrites par Grégoire de Tours. On sait que saint Julien fut soldat romain au IIIe siècle et que, converti au christianisme, il dut fuir une persécution en se réfugiant en Auvergne, près de Brioude. C’est là qu’il connut le martyre, décapité par ses poursuivants. Sa tête, ramenée à Vienne, fut présentée à son ami, le tribun Ferréol, qui subit le même sort. Les dépouilles furent découvertes par saint Mamert, évêque de Vienne, à la fin du Ve siècle. Un texte conservé par le monastère de Brioude raconte comment un de ses moines, nommé Godin, rapporta le chef de saint Julien dans l’abbaye auvergnate2 (vers 750). En ouvrant le tombeau de saint Ferréol, il vit que celui-ci tenait enlacée la tête de son ami, et il ne put lui arracher, tant son bras y restait solidement fixé. C’est pourquoi, dit-on, Godin ne se contenta pas de rapporter le chef de saint Julien, mais chargea encore le bras –ou le corps entier ?- de saint Ferréol.
Honoré dans de nombreuses églises de France, saint Julien est le plus souvent représenté en soldat romain, tenant la lance ou le bouclier, remplacé parfois par la palme lorsqu’on veut rappeler son martyre. On le trouve également portant une croix, sur un vitrail de saint-Ilpize dans les environs de Brioude, ou encore à saint-Julien-le-Châtel en Creuse, qui possède une statue en plâtre du saint. Bien que ces œuvres soient récentes, elles témoignent du rôle évangélisateur attribué à saint Julien. Celui-ci, vivant dans un temps de persécution, est en effet associé aux débuts de la christianisation, et bien que sa vie n’en fasse pas mention, il passe pour l’un des agents qui permirent la victoire sur le paganisme. Ainsi en Creuse encore, à Dontreix près de la forêt de la Drouille où existait un pèlerinage à saint Julien, une tradition locale attribue l’évangélisation de la région au martyr brivadois3.
Nous pouvons proposer une interprétation identique pour la cuve de Louignac. Saint Julien y serait figuré en propagateur de la foi ; il tient dans une main la croix, symbole de la religion nouvelle mais aussi du martyre du Christ qu’il est appelé à revivre ; le goupillon qu’il saisit de l’autre main est l’instrument de bénédiction pouvant s’appliquer aux nouveaux convertis. L’identification du personnage est assez ténue. Elle repose sur le casque qu’il porte, témoin de son statut militaire, ainsi que sur l’épée déposée à ses pieds. On peut penser qu’ à cette époque l’iconographie de saint Julien n’était pas encore tout à fait fixée, et laissait une marge d’interprétation aux artistes. Il semble ici que le sculpteur ait condensé –comme cela se faisait souvent- plusieurs épisodes de l’hagiographie. A droite du personnage, les hommes barbus pourraient être saint Ilpize et saint Arcons, les vieillards qui découvrirent le corps décapité de saint Julien. L’un d’eux serait également figuré de l’autre côté de la composition, en position d’orant, après sa conversion. Reste le bras tendu qui émerge du bas de la composition : s’il prépare habituellement un geste de bénédiction, son sens pourrait être ici tout autre, en figurant le bras de saint Ferréol attaché au chef de saint Julien. Cette lecture ne prétend pas être autre chose qu’une hypothèse, qui reste assez fragile. Certains détails d’ailleurs sont problématiques, comme l’absence d’auréoles pour les saints, où la figuration d’une tête gisant à terre, alors que de saint Julien les deux vieillards n’ont recueilli que le corps. Une grand prudence s’impose donc ici.
1 M. Aubrun, L’ancien diocèse de Limoges des origines au milieu du XIe siècle, Institut d’études du Massif
Central, Clermont, 1981, p.112 n.55, 113, 267, 268 n.81. 2
A. Valles, « Traduction des textes du bréviaire de 1654 », Almanach de Brioude, 2004, p.167-170. 3 G. Pasquier, « Saint Julien en Creuse », Almanach de Brioude, 2004, p.158-159.5
LIENS AVEC LE RESTE DE L’EGLISE
L’église de Louignac a subi de multiples remaniements qui empêchent de connaître son aspect originel. L’érection d’un clocher-tour, au début du XXe siècle4, n’est pas la modification la plus heureuse, puisqu’elle s’est faite au détriment du chœur roman auquel le chanoine Poulbrière fait allusion5. Il reste néanmoins des vestiges de l’époque romane, dont plusieurs chapiteaux et modillons sculptés. Trois chapiteaux, dans le chœur, sont restés à leur place originelle, bien qu’ils soient orphelins des colonnes qui les supportaient. Ils doivent être rattachés à deux autres corbeilles qui ont été déplacées, l’une occupant une niche au-dessus de la porte d’entrée tandis que l’autre surmonte un mur accolé au flanc nord de la nef. Toutes les corbeilles présentent un décor sculpté fort intéressant, qui renvoie à l’activité d’un atelier fort prolifique entre Vézère et Auvézère6 : y sont figurés des acrobates, un personnage entre deux lions, saint Pierre et un autre saint dans des mandorles, des lions s’entredévorant et un décor végétal. Deux autres chapiteaux, de forme presque cubique, ont été remontés pour soutenir le linteau de la porte d’entrée moderne. Le décor y est davantage gravé que sculpté, et se compose d’entrelacs dont les tiges se terminent en palmettes. Evelyne Proust y voit les dernières traces d’un édifice plus ancien, peut-être de la première moitié du XIe siècle7. Il semble que la cuve ne se rattache à aucun des deux ensembles décrits ci-dessus, mais appartienne à une phase intermédiaire. La technique du sculpteur de la cuve, quoique fruste, lui permet néanmoins de détacher quelque peu ses figures du bloc de pierre. C’est déjà un indice d’évolution, si l’on compare avec les corbeilles de la porte d’entrée qui n’ont presque aucun relief. Le style est cependant bien inférieur à celui des autres chapiteaux, et même des modillons, dont les figures sont dessinées d’un trait plus sûr et se détachent nettement du fond. D’un point de vue stylistique, et donc sans doute chronologique, la cuve se situe entre les deux moments qui ont vu l’église s’orner de chapiteaux sculptés, et qui correspondent à deux chantiers distincts. Si l’on suit les hypothèses de datation d’Evelyne Proust, il faudrait placer l’exécution de la cuve entre le milieu du XIe siècle et le milieu du siècle suivant. Un autre indice nous suggère que la cuve n’est pas le fruit d’une commande unique, mais qu’elle s’inscrit également dans une phase de construction de l’église. S’y rattache étroitement, en effet, un petit chapiteau déposé qui n’a pas non plus été remarqué jusqu’ici (fig.4).
4 La réception du nouveau clocher eut lieu le 16 mai 1910 (Archives départementales de la Corrèze, 2 O 872)
5 Poulbrière, Dictionnaire historique et archéologique des paroisses du diocèse de Tulle (Tome 2, p.120-124 ;
Brive, 1965). Tout récemment, Evelyne Proust a consacré une notice monographique à l’église de Louignac (La sculpture romane en Bas-Limousin, Picard, Paris, 2004 ; p.279-281). Il n’y est toutefois pas fait mention de la cuve baptismale. 6
Evelyne Proust, op. cit., p.75-143. 7
Op. Cit., p.280.6
Figure 4 : petit chapiteau déposé
Il faut dire que celui-ci n’est guère mis en valeur puisqu’il sert de support à un pot de fleur, oublié dans une niche de la nef. Issue d’un bloc de calcaire, la corbeille présente une forme originale. Elle repose en effet sur une mince base cylindrique, qui prolongeait sans aucun doute une colonnette. Son sommet quadrangulaire, supportant le départ d’un arc ou d’un tore, a ses angles mutilés. Entre la base et le sommet, trois médaillons déterminent les faces de la corbeille. Un décor sculpté y est inscrit en faible relief, montrant deux disques étoilés et un visage humain. Celui-ci particulièrement rappelle le décor de la cuve, notamment par la forme des yeux figurés par un large bourrelet circulaire. Etant donné la taille modeste du chapiteau, on pourrait supposer qu’il prenait place dans l’encadrement d’une fenêtre ou d’un portail. Mais son décor, parce qu’il est visible de trois côtés, paraît impropre à un tel emplacement, et suggère plutôt une arcature. Quoiqu’il en soit, il semble bien accompagner la cuve pour un projet qui fut sans doute plus vaste que les maigres vestiges ne le laissent supposer.
CONCLUSION
La cuve baptismale de Louignac conserve donc une grande partie de son mystère. Son iconographie ne paraît pas incompatible avec l’histoire de saint Julien dont le culte fut en honneur ici, mais l’identification demeure incertaine. Les signes gravés sont quant à eux tout à fait étranges et ésotériques. Ont-ils véritablement quelque sens, ou faut-il n’y voir que facétie d’un sculpteur analphabète ? L’ensemble constitué par la cuve et le petit chapiteau déposé témoigne en tout cas de la complexité archéologique d’un édifice qui aurait vu se succéder trois ciseaux différents à l’époque romane.