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Document publié le Vendredi 1 janvier 2038 par la commune d'Hesse.
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Thèmes du document : Mode, textile et habillement, Histoire et mémoire, Armement,
Les belles histoires
de nos mémères
- 4 -
A vâ chez la Nénette
Les personnages
1. la Nénette, femme du Colas, laboureur
2. la m'man, qui est la maman de la Nénette, et que tout le monde appelle la mére Demange 3. l'Albertine, amie de la Nénette,et femme de l'Ugéne, laboureur
4. la Marie, sœur de l'Albertine , jeune fille célibataire ; elle vit au foyer de sa sœur. 5. l'Elise, belle-sœur de l'Albertine et de la Marie, mariée à leur frère, le Constant, bûcheron 6. la Gusta, veuve du Sepp
– Venez, venez, i' fait meilleur près du feu, alleye ! Ferme vite la porte, Albertine, le grand vent-là i' nous fait des courants d'air dans tout la méson. T'es tout seule qu'on dirait, t'as pâs v'nue avec vote Marie ? Et toi l'Elise, comment qu' ça hoille(1) depuis la s'méne derniére qu'on s'a pâs vu ? Te tousses encore tant ? La Gusta est pâs avec vous, namm, j' croyais pourtant l'avoir vue par la f'nête ! Venez vite dans la champe du fond(2), oussque la m'man vous attend tous à côté du fourneau. Elle me d'mandait justement quand qu' c'est qu' vous viendriez, elle est contente comme tout d'avoir du monte qui vient à vâ(3) aujord'hui. – Nénette, ne parle donc pâs tant et fais entrer les gens. C'est qu' c'est une vraie tratrelle (4) ma fille, tout l' monte le sait. Venez, venez bonnes gens ! Approchez-vous du feu, avec la bise-là on arrive pâs à chauffer note cuisine.
– Bien l' bonjour la mére Demange, vous avez bonne mine aujord'hui, ça m'a l'air d'aller, esse que j' me trompe ?
– Tout va pour le mieux, Albertine, si c'était pâs ces maudits rumâtisses qui font que j' bokesse(5) dès qu' j' me lève du fauteuil, tant qu' j'ai mal à tous mes osses. Mais quesse te veux, à mon âche ... j'es pu qu'une vieille mâmiche(6), alleye !
– Je gâge(7) que vous viendrez centenaire, la mére Demange, partie comme vous êtes ! – Pense ouâr un peu ! P' t' éte bien qu' note bon Dieu va m' garder pour modèle, namm(8), mouâ la Mad'leine Demange de Hesse. L'en aura là un beau de modèle, j' te dis pâs, le bon Dieu, avec des jambes tout couaîllies(9) et des doigts crochus comme ceux d'une vieille hèkse(10) ! Mais dis ouâr, Albertine, d'où est-ce qu'elle est dong vote Marie ? Elle est pourtant toujours avec quand te viens à vâ !
– Note Marie, ê viendra plus tard, faut d'abord qu'elle essaye sa neufe rôpe (11) chez la couturiére. Et la Gusta du Sepp, ê va v'nir aussi, elle est encore juste porter quéques beignets au vieux Jules qui quitte pu son lit depuis qu' i' s'a câssé la jambe.
HESSE-INFOS N° 38 / Août 2010 page 48– Mong le pôfe vieux ! Note Nénette m'a raconté comment qu'il a routché(12) sur du verglas en rentrant d' la messe d' la saint Blaise. I' march'ra pu jamais comme avant, va, surtout à l'âche qu'il a. On est conscrits nous deux, on va sur nos septante ans, mais j'es la plus vieille de deux mois. Et toi, ma p'tite Elise, comment qu' te vas ? C'est une fluxion d' poitrine que t' nous a fait, namm ?
– Mais non, la mére Demange, juste une angine et pis encore une bonne grosse chnouppe(13) que j'ai chassées avec des oignons bouillis que j' m'ai embâllés autour du cou. Et pis j'ai fait c' que l'Albertine m'a dit : j' me suis entouré les daîlles(14) avec des linges trempés dans du vinaigre. Ça m'a r'mis d'aplomb en moins de deux.
– Oh ! c'est qu' l' Albertine elle en sait des choses pour guérir tous les maladies. Avec une belle-sœur comme ça, t'as pas besoin d'aller au docteur, va. Quesse qui d'vient ton Constant ? Toujours à hârer sur ses tocks de bois(15) ?
– Quand on est bok'llon(16), on gagne sa croûte comme ça, la mére Demange. Tout l' monte a pâs deux charrues(17) comme le Colas vote gendre ou comme l'Ugéne de l'Albertine. Mais on vit bien quand méme nous zaûtes, et nos trois râces(18) ont jamais manqué de rien. Mon Constant, c'est un brâfe homme, pâs krâfiâ(19) pour deux sous, toujours le mot pour rire, et j' vous dirai qu' il a jamais levé la main sur moi. C'est pâs comme l'aûte-là d'Abreuch'ville(20), Théodore qu'i' s'appelle, le sui qu'i' s'a marié avec la plus jeune du Wisskopp, la Marguerite. I' travaille dans la méme coupe de bois qu' le Constant les temps-ci. Pourtant c'est un bon bok'llon qu' i' dit mon Constant, seulement c'en est un qu' a toujours soif le Théodore-là. – I' paraît qu' c'est un tossard comme c'est pâs permis, c'est la Ninie du François qui m'la redit. Toujours à tréner dans tous les bistrots, à s'envoyer chopine sur chopine avec le Fridel, pensez ouâr. Et pendant c' temps-là sa pôfe Marguerite elle arrive pâs à jointe les deux bouts : quand les sous partent chez l'aubergiste, y' en a guére pour faire bouillir la marmite, alleye. Leurs deux filles sont maigres comme un clou et elle est pâs épaisse, alleye, la Marguerite, sèche comme un coup d' trique que ça fait pitié.
– La Nénette m'a dit qu'ê kâmante des fois des feuilles de jotte(21), et du vieux pain, la pôfe femme, pour fére sa soupe. Si c'est pâs malheureux !
– Et i' la rosse quand la soupe est pâs à son goût, si, si, c'est la vraie vériteye. – Pour remplir sa goyotte(22), le Théodore, i' devrait fére comme le marchâ(23) de Saint- Hippolyte, là-bas en Alsace.
– Attention, v'là la m'man qui va nous raconter une de ses fitâboles(24) qu'elle tient on sait pâs d'où !
– Te dis que j' raconte des fitâboles, ma fille, mais te t' trompes : c'est des histouâres de dans l' temps que je tiens de ma mémère Joséphine, qui elle-méme les tenait de son prope grand- pére Charles.
– Allez, la mére Demange, racontez-ouâr dong quesse qu'il a fait, le marchâ de Saint- Pippilite.
– Saint-Hippolyte que j'vous dit, c'est près de Sélestat. C'est là que note grand-grand-père Charles allait faire les vendanges, tous les ans, chez un Alsacien qu'il avait été soldat avec et qu' était dev'nu comme son frére. Et à chaque fois i' ram'nait comme trinkgeld(25) une bonne pére de bouteilles de vin de neige qui, à c' qui paraît, quand on le buvait le vin-là, c' était dans le gosier comme le petit Jésus en culotte de velours, qu'i' disait le grand-grand-père Charles. Rev'nons à nos moutons, mes brafes filles. Nénette, mets dong ouâr deux bouts d' bois dans l' fourneau pour qu' le feu i' crèfe pâs.
– Oualà, oualà, c'est comme si c'était fait, m'man. Ya pu ka reprente ma tricote, et te peux commencer ton histouâre.
« Le marchâ et le charron de Saint-Hippolyte, i' z' étaient de bons ouvriers, mais aussi des sâprés soulographes. I ' zavaient une belle ardoise dans tous les bistrots du coin. Un
HESSE-INFOS N° 38 / Août 2010 page 49beau jour, quand pu personne a voulu leur faire crédit, le marchâ a dit au charron : « Là-haut, au château du Haut-Koenigsbourg, ya un coffre rempli de pièces d'or. Te crois pâs qu'on pourrait y aller et s'en mette plein les poches ? »
– Quesse te penses, dong, qu' le charron lui a répondu, te sais pourtant qu' le diâpe fait bonne garde !
– Crois-moi qu'on pourrait y arriver, nous deux. I' suffit de connaîte le latin et de prononcer une formule magique pour obliger le pieds-crochus à livrer le trésor !
Ils sont alors partis toquer à la porte du sacristain, qu'était le cousin germain du charron. Il était tailleur de son métier, mais aussi sacristain, et i' parlait un peu le latin à force d'ête dans la sacristie. Il connaissait des tas d' formules magiques en latin. Quand il a compris de quoi qu'i' retournait, il a décidé d' accompagner les deux autres loustics au château, en espérant, namm, que quéques pièces d'or iraient aussi dans sa poche. Trois jours plus tard, par une nouâre nuit sans lune, les v'là tous les trois qui arrivent au château un peu avant minuit. Une fois passée la grante porte, i' remontent un long couloir et i' zarrivent dans une champe haute comme la cathédrale de Chtrasbourg. Quand les douze coups se mettent à sonner, les trois gaillards se placent dans un triangle qu'i' voyent par terre, et v'là mon sacristain qui se met à dire une formule magique aussi fort qu' i' peut. Au dernier mot, v'là qu'éclate un coup d' tonnerre à vous couper la chique ! Les murs tremblent ! I' zentendent des gémissements et des bruits d' chaînes, et pis la voix du diâpe arrive comme du ciel : « Qui est-ce qui m'appelle ? Et pourquoi ? »
Le sacristain dit qu'i' zont besoin d'argent et qu'i' zespérent en trouver dans le château. Alors la voix du diâpe se fait tout douce, et i' dit : « Bien ! Combien voulez-vous ? – Cinq mille pièces d'or pour note bonheur, s'écrie tout d'suite le marchâ. – C'est d'accord, dit le diâpe, mais en échange i' m' faudra plus tard vote vie et vote âme ! En entendant ça, mes trois gaillards manquent se trâgner(26). Le sacristain prend alors son courâche à deux mains et proteste : « Au prix-là, j'en veux pâs d' vos pièces d'or ! » et le v'là qui sort du triangle magique. Les deux autres sont prêts à le suife, mais v' là le malin qui rajoute : « Une minute ! Pâs si vite, écoutez-moi dong ! Vous êtes tous les deux de bons artisans, j' le sais passe que je suis au courant de tout. Prenez les pièces d'or et rev'nez dans dix ans. Vous m'apporterez alors, chacun dans vote spécialité, quèque chose que vous aurez fabriqué par vous-même. Si jamais i' m'arrive de détruire ce que vous m'amenez en le prenant dans une seule de mes mains, vous serez, l'un après l'aute, livrés à ma merci ! D'un aute côté, si j'y arrive pâs, vous serez libres ! »
La proposition de Satan est aussitôt acceptée, méme par le sacristain, et les trois lascars repartent pour Saint-Hippolyte avec dans leurs poches des pièces d'or tant qu'i' zont pu en mette. Neuf ans durant, i' z'ont mené la grante vie, chopinant n'en veux-ti n'en oualà, travaillant de temps en temps, sans moufter(27) rien à personne. Au cours de la dixième année, i' se sont mis à fabriquer leur « pièce » : le marchâ a coulé un boulet de fer, gros comme son poing ; le charron a préparé une roue de charrette cerclée de fer ; et pis le sacristain, il a cousu une tout petite sacoche avec dedans quéques vieilles pettes (28). Et on est arrivé à la fin d' la dixiéme année !
Par une nuit oussqu'on mettrait pas un chien dehors, mes trois bonhommes ont monté jusqu'au Haut-Koenigsbourg et, à minuit, i' se sont placés dans le triangle magique. Dès qu' le sacristain a eu fini de réciter la formule magique, le diâpe a apparu, tout de rouche vétu. Il a chopé le boulet et l'a écrasé entre son pouce et son index, comme si ç'avait été un tron d' poule(29) : aussitôt, le marchâ a disparu, comme aspiré dans une caverne. Satan a alors attrapé la roue qui s'a aussitôt transformée en cendres, et le charron a disparu à son tour. Et pis note sacristain a tendu au chef des démons la petite sacoche. En ricânant, le diâpe l'a empoignée de sa belle main(30)et le v'là qu' a poussé un heurlement à fére sortir tous les
HESSE-INFOS N° 38 / Août 2010 page 50morts de leurs fôsses(31) et i' s'a transformé en nuage de fumée puante ! Le prince des ténèbres a été vaincu par quéques gouttes d'eau bénite que le vrai-là de sacristain avait pourtant mis sur les pettes dans la musette.
Note sacristain a reparti pour Saint-Hippolyte oussqu'il a encore vécu des dizénes et des dizénes d'années sans jamais rien raconter à personne, méme pâs à sa femme, pissque c'était un vieux garçon, namm. Quand quelqu'un lui demandait si i' savait oussque le marchâ et le charron i' zétaient passés, disparus comme ça du jour au lendemain, i' répondait que des boit-sans-soif comme eux, ça finit des fois par tomber dans la Sarre ou dans l'étang, surtout les jours de grand vent. »
– Eh ben oualà, c'est la fin de mon histouâre ! Alleye Nénette, sers-nous ouâr un p'tit remontant pour nous fére oublier le diâpe, ses trâfics et ses mâléfices.
– J' m'en vas vous fére goûter mon vin d' noix, de sui qu' i' me reste encore de Noël. Vous allez ouâr ça comment qu'i' va vous chmèquer(32), avec un p'tit bout d' oriquette(33) que la Louise de la grosse Mariette a v'nu nous porter pâs plus tard que c' matin. – Elle a v'nu chez nous aussi avec une oriquette. C'est pour le mardi d' la s'méne prochaine son mariâche avec le grand Léyon, et c'est pour ça que note Marie a passée chez la couturiére avant d' venir à vâ avec nous tous. Elle s'ra d' la noce, vous pensez bien, vu qu'elle est comme cul et ch'mise avec la Louise depuis les bancs d' l' école. Et pour éte tout belle à la noce, elle nous a tant scié nous deux du Colas qu'elle voulait une neufe rôpe, qu'elle a fini par l'avoir.
– Vous la gâtez pourrie, Albertine, toi et le Colas, à toujours fére ses cent mille souhaits. Faudrait bien qu'ê s' trouve bientôt un bonnami(34), vote Marie, te crois pâs ? – Oh ! la mére Demange, c'est qu'elle en a plutôt de trop, des prétendants ! Ça tourne autour d'elle comme des mouches à merte autour de note tas d' froma(35) !
– Elle finira bien par trouver c' qui lui faut, alleye : chaque pot a son kouêchâ(36) ! Tiens, quand on parle du loup on voit la queue ...
– Bonjour vous zaûtes ! I' fait meilleur ici, avec le grand vent-là qui fait tout zoûner(37) là-d' hors. Brr ! Qué froid pour un mois d' mai ! On dirait qu' l'hiver arrive : ya pâs à dire, ya pu d' saison de nos jours.
– Viens dong près du fourneau, mo feu(38). T'auras vite chaud, va : à ton âche, on pète la forme, alleye !
– Pâs toujours, la mére Demange, ya méme des fois que j'es tout pi'oûri(39) et que j' me lèv'rais pâs d' la sainte journée. J'ê des fois comme qui dirait mélancolique. – N'en v'là des idées, à ton âche ! C' est un bon p'tit mari qu'i' te faut, ma tout belle, un qui te fasse des beaux enfants, et te verras que te sauras quoi fére de tes journées quand t'en auras deux ou trois qui trâcent dans tes jambes(40), va, crois-mouâ.
– Tiens ma p'tite Marie, bois ouâr un bon schlouck(41) de vin d' noix, ça va t' réchauffer. – Merci Nénette, mais j' m'en vas attente le cafè. Ton vin, j'ai bien trop peur qu' i' me donne le cuisant(42), comme l'aûte-de-fois quand j'en ai bu au Nouvel An.
– Qué pinéguette(43) que t' nous fait ! Mais bavardons ouâr encore un peu avant d' servir le cafè. Ta rôpe est pâs prête ?
– J' l' aurai demain pour de sûr. Si vous verriez la belle rôpe qu' ê m'a fait la Rosa, avec des frijolas sur la d'vanture et des flos plein partout en bas(44). Une belle rôpe rose de princesse que j' vous dis ! Ya pâs un J'no(45) qu'en a vu une pareille ! La Rosa l'a copiée sur un « Mode de Paris » de l'année derniére, pensez dong.
– Pourvu que te trouves ton prince charmant au mariâche d' la Louise ! Dis nous ouâr, c'est qui qui s'ra ton cavalier ?
– Ça s'ra l'Auguste Jâcquot, le cousin du marié.
HESSE-INFOS N° 38 / Août 2010 page 51– Un Jâcquot d' Lorquin ?
– Oui va ! J' le connais d'jà, méme qu'i' m'a fait danser l'aûte-de-fois au bal des conscrits. – C' est qu' c' est d' la haute volée(46), les Jâcquot d' Lorquin. S'il en pince pour toi, tâches d'être à la hauteur, ma p'tite Marie. Te t' chiqu'ras bien(47) en mangeant, namm, passqu' i' faudrait pâs que ton cavalier i' croye qu'on est des sauvâches dans vote famille. Te tremp'ras pâs ton pain dans la soupe, ça s' fait pâs quand on est à la noce et t' accroch'ras pâs la serviette autour du cou.
– Mais la mére Demange on est pu au moyen âche quand méme ! Ya longtemps qu'on trempe pu note pain dans la soupe nous zaûtes, chez l' Albertine. Et j' vous dirai aussi que j' sais couper mon bout d' viande avec un couteau, et avec la belle main en plusse ! J' la déchire pâs avec les dents comme y' en a encore qui font à Hesse, méme que j' sais qui et que j' dirai pâs d' noms passque j' ê pâs une racouseuse.(48)
– Eh beng ! j' te dirai mouâ qu'une bonne soupe oussqu'on trempe son pain dedans, c'est quéque chose que j'aime bien, mouâ, surtout que j'ai pu que deux dents et qu' la soupe avec du pain trempé ça glisse tout seul ! Et la celle qui me chmèque le plus (49) de soupe, c'est la celle au caillou !
– De quoi ? Quesse vous dites-là la mére Demange ? D' la soupe avec des cailloux ? – Pour sûr que vous en avez jamais mangé vous tous qu' êtes là, et pourtant c'est quéque chose de sâprément bon(50). Mais faut savoir la fére ...
– Bonjour à vous tous ! J'ai toqué une pére de fois(51), mais comme personne répondait, j' m'ai avancée jusqu'à la champe du fond oussque je pensais bien que vous vous teniez. – Venez, venez, Gusta, entre dong ! Prends juste la chaise qu' est près d' l' Elise, là. Eh beng ! T' arrive bien, la m'man allait raconter l'histouâre de sa soupe au caillou. – Allez-y la mére Demange, méme que c'est une histouâre qui me ravisera mon Sepp(52), le pôfe homme, qu'on enterrait ya eu tout juste trois ans avant hier : il aimait tant la raconter dès qu'il avait un coup dans l' nez !
– Dire que ça fait d'jà trois ans qu'il est parti le brafe Sepp, comme le temps passe … – Surtout pour ceux qui restent, oui ! J' suis veuve, c'est vrai, mais j' suis pâs pressée de me faire remette la bague au doigt, alleye. J' vis plus que bien avec l'héritâche de mon brâfe Seppe, quesse que j'ai besoin d'un aûte homme pour me pourrir la vie. Passque, je sais c' que j'avais, namm, mais je sais pâs c' que j' vas trouver, hein ! Et pis j' me dis qu'il est pu temps d' serrer les fesses quand on a fait dans sa queulotte. Alors, j'ê pâs pressée de trouver quelqu'un, bien que c'est pâs les prétendants qui manquent, vous m' croirez si vous voulez, parole de Gusta. Mais parlez-nous dong de vote soupe au caillou, la mére Demange ! – Eh ben oualà ...
« Ça s' passait ya bien longtemps pendant la guerre, la celle de trente ans(53) qu'on l' app'lait. Dans les temps-là les gens de Hesse et de tout partout autour de Salbô(54), méme ceux de Nancy, de Metz ou de Chtrasbourg, i' zétaient plus que malheureux et y'en avait qui crevaient la faim. Y'en a méme qui disent, des ceux qu' ont lu ça dans les almanachs, que quand la guerre-là a fini, yavait pu que six hâridelles à Hesse(55), et que des villâches entiers n'avaient pu âme qui vive.
Un beau jour, v'là un camp-volant nouâr comme un crâ avec son chêpê et sa pélérine(56) qu'arrive par le haut chemin qui vient de Nitting. I' s'arrête à la première maison de Hesse, oussqu'une bonne vieille était assis sur une sellotte(57) devant la porte, et i' lui dit : « A vote bon cœur, donnez- moi dong une croûte de pain ; j'ai rien mangé depuis trois jours ! – Oh ! mon brafe homme, j' vous en donn'rais si j'en avais, mais on a pu rien à se mette sous la dent, nous zaûtes, on se nourrit avec des herbes et des racines. Passez vote chemin ! Et la vieille est rentrée. Mais, avant qu' la porte soye fermée, l' homme a eu le temps de
HESSE-INFOS N° 38 / Août 2010 page 52voir toute une tripotée de tétes qui guinaient vers lui(58). « Attendez, ma bonne dame, qu'il a dit encore, je pourrais p' t' éte vous aider ! » Et comme elle se retournait pour l'écouter, il a posé son rucksack(59) et en a sorti quéque chose de brun qui ressemblait à une grosse kmatierre(60). « Vlà quèque chose de merveilleux, qu'i' lui dit le karamagnia(61), une pierre à faire la soupe ! » Et en méme temps il a mis la pierre dans la main d' la vieille. « J' pourrais vous montrer comment qu'on fait d' la soupe avec ce caillou, d' la bonne soupe qui tient bien au ventre et qui nourrit son homme ! » Alors la vieille a ouvert la porte en grand et a fait rentrer l' homme dans la cuisine.
Une fois assis sur le banc près d' la ch'minée, entouré de tous les râces (18) d' la maison, sept, huit, neuf, p' téte beng dix, l'étranger a d'mandé qu'on mette une marmite dans l'âtre et qu'on y mette de l'eau à bouillir. C'est c' que la vieille a fait, et l'homme a plongé la pierre dans l'eau quand elle a commencé à chanter. Au bout de quéque temps, il a voulu une cuillère pour goûter la soupe. « Mmh ! Fameux ! Mais ça s'rait meilleur si on y mettait une goutte de sel. Vous en auriez pâs, juste un tout peu ?
– Du sel ? C' est qu' j' en ai à peine ... Et si j' t'en donne, te m' la f' ras goûter , ta soupe ? – Pour sûr ! Tout l' monde pourra goûter ma bonne soupe.
La vieille sort alors du coffre une boîte à sel et en jette une petite pognée dans la marmite. Une minute plus tard, et comme s'i' se parlait à lui-méme, le schpengleur mâronnait(62) : « Quand je pense comment qu' ça s'rait bon avec rien qu'une feuille de chou ! – Mais on en a d' la jotte(63), qu'elle lui dit la femme. Mimile, va donc vite à l'écurie chercher la p'tite téte que j'ai ram'née hier de note champ d' la Hinguermôte(64).
– C'est dommâche que vous avez pâs aussi quéques carottes, qu'i' dit alors le tsiguineur(61), ou beng encore un vieux navet, passe que ma soupe au caillou, ê s'rait encore meilleure et beaucoup plus nourrissante.
Et pis à force de dire et de fére, ya encore des féves, des oignons, et méme un p'tit bout d' polotte fumée(65) qui sont venus dans la marmite tenir compagnie au caillou. La soupe sentait si bon que tous les yeux brillaient. « Tant pis pour le pain, vous en avez pâs, qu'i' dit l'homme juste avant de mette le pot sur la tâpe. Passqu' avec du pain trempé, la soupe-là, ça s'rait d' la nourriture pour les anges du paradis ! On s'en pass'ra, va ! » Vous pensez bien, namm, que quéques kôyes(66) ont vite été trouvées dans la huche à pain. Tout l' monde s'a régâlé, et pis le schpengleur a pris la pierre au fond du pot qu'était vide, l'a ressuyée sur sa manche et l'a mis dans son rucksack, avant de reprente la route. »
– Eh beng oualà, c'est la fin d' l' histouâre !
– Jésus, Marie, Joseph, fasse note bon Dieu que j'aye jamais besoin de l'aide d'un karamagnia pour nourrir mon homme et mes râces !
– Ma bonne Albertine, on sait pâs c' qui nous attend, et c'est bien ainsi. Note Seigneur sait c' qui fait, va. Alleye Nénette, sors les tasses et sers- nous ouâr le cafè maint'nant. J'ai comme la pépie d'avoir tant parlé ! Rangez dong vos tricotes, vos brodas et vos croch'tas (67), vous zaûtes, et vous allez goûter à note tarte aux mirâbelles qu'on a fait avec la tout dernière bouteille(68).
– Moi j'en ai pu non pu des mirâbelles en bouteille. J'ai encore des quetsches, mais ê sont trop cuites, alors ça r'ssemble à d' la chisse(69) quand on les sort sur la pâte, et personne n'en veut d'ma tarte. C'est que des chnêquiches(70) chez nous ! Le Constant aura qu'à les mette dans le tonneau les quetsches-là, la goutte(71) en s'ra que meilleure l'hiver prochain. – T'as réson, Elise, et comme ça yaura rien d' perdu. Mon Dieu que j'aime tant quand vous venez tous à vâ chez nous ! Faudra rev'nir bientôt, namm ?
– J' viendrai vous raconter le mariâche d' la Louise avec le Léyon, mére Demange, pour sûr. C'est qu' j'en aurai des choses à vous dire, vous pensez bien ! Méme que j' sais oussque les
HESSE-INFOS N° 38 / Août 2010 page 53mariés pass'ront leur nuit d' noce, mais c'est pâs sûr qu'i' pourront se sauver, avec tous les gaillards qui s'ront d' la noce et qui les guett'ront ! Et pis, méme si zarrivent à se sauver, les mariés, pour sûr que quand i' s'ront dénichés, i' zauront droit à une promenade dans la couverte(72), va ! I' f'ront le tour de Hesse bien emballés, j'vous l'dis.
– Pour sûr ! Dis ouâr Marie, te diras à la Louise qu'elle se dépêche de monter dans le lit la premiére, avant le Léyon, comme ça elle s'ra sûre de porter la quelotte dans son ménâche ! C'est c' que j'ai fait mouâ, quand je m'ai mariée avec l' Anatole Demange. – Et alors ?
– Et alors ? Eh beng j'ai commandé durant tout l' temps qu'on a été ensempe ! Paix à ton âme, mon bon Anatole
Photo de la page 47 : il s'agit de Mme Julie JACQUOT née MIH, épouse de Charles JACQUOT. Tous deux étaient natifs de HESSE. Mme Julie JACQUOT était la maman de Maria JACQUOT, qui épousa Charles ROBERT, Hessois également. Les époux ROBERT eurent une fille, Georgette, qui épousa Nicolas WEYRICH, d'origine sarroise. Le couple WEYRICH eut une fille, Nicole, laquelle est toujours Hessoise à ce jour : c'est Mme Nicole MARTIN. Mme Julie JACQUOT est donc l'arrière grand-mère maternelle de Mme Nicole MARTIN, née WEYRICH. Après que le canal de la Marne-au-Rhin ait été creusé, dans la deuxième moitié du 19ème siècle, il y eut de nombreux mariniers au sein des familles JACQUOT, ROBERT et WEYRICH.
Notes
1. ça hoille : ça va
2. la champe du fond : Le logis de la maison lorraine se compose de trois pièces en enfilade . Sur la rue, il y a la « chambre de devant », dite aussi la « belle chambre », celle où l’on ne va que les jours de fête ou lorsqu’on reçoit des invités importants. La « chambre du fond » est la pièce à vivre, ainsi qu’une chambre à coucher. Entre les deux chambres se situe la cuisine, pièce souvent sans fenêtre , prenant un peu de jour par les portes vitrées des deux autres chambres.
3. aller à vâ : se rendre visite l'après-midi, entre femmes la plupart du temps, en amenant son ouvrage d'aiguilles (tricot, broderie, raccommodage …)
4. une tratrelle : une crécelle
5. je bokesse : je boîte
6. une vieille mâmiche : une femme âgée
7. je gâge que : je parie que
8. namm, namm ouâr : n'est-ce pas
9. les jambes tout couâillies : les jambes arquées
10. une vieille hèkse : une vieille sorcière
11. sa neufe rôpe : sa robe neuve
12. il a routché : il a glissé
13. une bonne grosse chnouppe : un rhume de cerveau
14. les dâilles : les orteils
15. hârer sur ses tocks de bois : frapper fort sur ses troncs de bois
16. un bok'llon : un boquillon, un bûcheron
17. deux charrues : un laboureur possédant deux charrues est riche, car il a beaucoup de terres à labourer. 18. nos trois râces : nos trois enfants
19. un krâfia : personne paresseuse, qui travaille mal
20. l'aûte-là d'Abreuchville : cet homme natif d'Abreschviller, village situé à une quinzaine de kilomètres de Hesse 21. ê kâmante des fois des feuilles de jotte : elle quémande parfois des feuilles de chou 22. la goyotte : le bas de laine, la bourse
23. le marchâ : le maréchal ferrant
24. une fitâbole : bavardage avec blague
25. un trinkgeld : un pourboire
26. se trâgner : s'étouffer
27. sans moufter : sans dire un mot
28. quéques vieilles pettes : quelques vieux lambeaux de tissu
HESSE-INFOS N° 38 / Août 2010 page 5429. un tron d'poule : une crotte de poule
30. sa belle main : la main droite
31. la fôsse : la tombe
32. i' va vous chmèquer : il va vous plaire, être à votre goût
33. une oriquette : une petite brioche triangulaire. Il était de tradition, à Hesse, lors d'un mariage, d'offrir une oriquette aux familles du voisinage, ainsi qu' aux amis.
34. un bonnami : un prétendant, un fiancé
35. comme des mouches à merte autour de not' tas d' froma : comme des grosses mouches noires autour de notre fumier
36. chaque pot a son kouêchâ : chaque pot a son couvercle
37. le grand vent-là fait tout zoûner là d'hors : le vent fait « valser » les objets dehors 38. mo feu : ma fille ou mon fils
39. J'es tout pi'oûri : je ne suis pas en forme
40. qui trâcent dans tes jambes : des enfants qui marchent autour de toi, dans tous les sens 41. un p'tit schlouck : une petite gorgée
42. le cuisant : des brûlures d'estomac
43. Qué pinéguette : quelle fillette délicate
44. une rôpe … avec des frijolas sur la d'vanture et des flos … en bas : une robe qui a des fantaisies sur la poitrine et des rubans noués dans le bas
45. un J'no : surnom donné à un habitant de Hesse
46. d' la haute volée : « caste » sociale supérieure
47. te t' chiqu'ras bien : tu te tiendras bien, tu feras preuve de bonne éducation
48. J'ê pâs une racouseuse : je ne suis pas une dénonciatrice
49. la celle qui me chmêque le plus : celle que je préfère
50. quéque chose de sâprément bon : quelque chose de très bon
51. J'ai toqué une pére de fois : j'ai frappé plusieurs fois à la porte
52. qui me ravisera mon Sepp : qui me fera penser à mon mari Sepp (diminutif familier de Joseph) 53. la guerre de trente ans : La guerre de Trente Ans est une suite de conflits armés qui ont déchiré l’Europe de 1618 à 1648. La guerre de Trente Ans a ravagé la Lorraine pour de longues années, région de passage qu'ont traversé en tous sens les armées venues de toutes parts. Les populations furent décimées par les armes, les exactions de la soldatesque, les dégâts innombrables, les disettes qui s'ensuivirent, ainsi que les épidémies. 54. Salbô : Sarrebourg
55. yavait pu que six hâridelles à Hesse : Il n'y avait plus que six personnes très maigres à Hesse. Un manuscrit, déchiffré aux Archives de Meurthe et Moselle à Nancy, annonce pour l'année 1638 : « Six habitants à Hesse, entièrement ruinés et appauvris ».
56. un camp-volant nouâr comme un crâ avec son chêpê et sa pélérine : un bohémien, qui était noir comme un corbeau avec son chapeau et sa pèlerine
57. une sellotte : un petit banc
58. une tripotée de tétes qui guinaient vers lui : une grande quantité de têtes qui le regardaient 59. son rucksack : son sac à dos
60. une grosse kmatierre : une grosse pomme de terre
61. le karamagnia : le bohémien. Autres termes pour désigner un bohémien : schpengleur ; tsiguineur ; camp-volant. 62. le schpengleur mâronnait : le bohémien regrettait avec envie
63. d' la jotte : du chou
64. not' champ d' la Hinguermôte : champ situé sur le ban hessois, au lieu-dit « Hinguermatt » 65. un p'tit bout d'polotte fumée : un bout d'épaule de porc fumée
66. quéques kôyes : quelques croûtes de pain
67. vos tricotes, vos brodas et vos croch'tas : vos ouvrages de tricot, de broderie ou de crochet 68. la tout dernière bouteille : les mirabelles dénoyautées étaient parfois mises en conserve dans des bouteilles. Les fruits ainsi conservés, quetsches ou mirabelles, étaient utilisés pour des tartes. Ils étaient sortis de ces bouteilles à l'aide d'un long crochet en forme de tire-bouchon.
69. la chisse : la diarrhée
70. des chnêquiches : des gens difficiles sur la nourriture
71. la goutte : l'eau-de-vie. « Mettre dans le tonneau » : rajouter ces fruits à ceux qui fermenteront dans le tonneau avant d'être distillés en hiver.
HESSE-INFOS N° 38 / Août 2010 page 5572. une promenade dans la couverte : tradition lorraine, qui voulait que les mariés soient chahutés et promenés dans les rues du village, serrés ensemble dans une même couverture, s'ils étaient découverts dans leur lit de noce.
Le récit « Le forgeron et le charron de Saint Hippolyte » est tiré du site Internet de Pierre Juillot [juillot.home.cern.ch/juillot]. J'ai pris la liberté de transformer le forgeron en « marchâ » et de mêler l'histoire à des propos que j'ai prêtés avec amusement à des personnages fictifs s'exprimant en « parler hessois d'autrefois ». Quant à l'histoire de « La soupe au caillou », elle figure dans de nombreux ouvrages. M-O. Zdravic
Photo datée de 1925 ( Archives de Moselle / « fonds allemand » )
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