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Document publié le undefined NaN undefined NaN à NaNhNaN par la commune de Sélestat.
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Thèmes du document : Guerre en Ukraine, Histoire et mémoire, Culture et patrimoine,
FOCUS
LA SECONDE
GUERRE MONDIALE
À SÉLESTAT
1 - L'ANNEXION
DE SÉLESTATÉDITO
Lorsque la mémoire vivante laisse peu à peu la place à la mémoire écrite ou enregistrée,
le « devoir de mémoire » prend tout son sens. Notre rôle est ainsi de continuer à
commémorer et permettre aux habitants de notre ville de se réunir pour rappeler,
célébrer le souvenir d’un évènement : la liberté retrouvée par les Sélestadiens et le
retour à la France de l’Alsace - Moselle.
C’est donc avec beaucoup de fierté que je vous présente cette double édition du FOCUS
consacrée à la période de la Seconde Guerre mondiale à Sélestat. Divisée en deux livrets,
l’un consacré à l’annexion de Sélestat (1938-1944), le second à sa libération (1944-1945),
cette publication retrace la vie quotidienne des Sélestadiennes et des Sélestadiens et les
grands moments de cette période sombre, mais aussi pleine d’espoir, de notre Histoire
commune.
Richement documentés, ces fascicules sont issus d’un long et très approfondi travail
des services municipaux que je remercie chaleureusement : service Communication,
Archives municipales et Bibliothèque Humaniste. C’est ainsi que la mise en commun de
leur savoir et de leur savoir-faire a abouti à cette très belle réalisation dont la lecture,
accessible, se révèle passionnante !
Pour s’emparer pleinement de la signification, du sens de cette période, il faut
l’expliquer, le raconter. Exercice de plus en plus difficile car les témoins directs de
l’époque disparaissent peu à peu. Alors, les récits oraux de nos grands-parents, parfois
tardivement transmis - tant les souvenirs de cette période peuvent être douloureux -
s’enrichissent des sources écrites, des archives.
Je remercie ainsi toutes les familles sélestadiennes qui ont fait don de photos, de lettres,
de témoignages ou de tout autre document.
Je vous souhaite, dès à présent, une excellente lecture,
N’oublions jamais !
Marcel Bauer
Maire de Sélestat
SOMMAIRE
4 SE PRÉPARER ET ATTENDRE
10 LA POPULATION SOUS LA BOTTE ALLEMANDE
20 LA JEUNESSE SOUS LE JOUG NAZI
26 UNE BIBLIOTHÈQUE DANS LA TOURMENTE
32 L'INCORPORATION DE FORCE EN ALSACE
Crédits couverture
Devant le caveau Sainte-Barbe,
1941 ou 1942
© AMS - 44Fi42 3SE PRÉPARER
ET ATTENDRE
LES RUMEURS DE LA GUERRE
Depuis quelques années, la peur de la guerre
s’est installée en France et en Alsace. Son apogée
survient en septembre 1938, avec la crise des
Sudètes qui ébranle les pays d’Europe. Le
IIIe Reich souhaite le rattachement de ce peuple
germanophone à l’Allemagne et non plus à la
Tchécoslovaquie.
La guerre est évitée de justesse grâce aux accords
de Munich signés entre la France, l’Angleterre,
l’Allemagne et l’Italie au détriment de la
Tchécoslovaquie. Cette tension palpable entraîne
la mise en place d’un plan de défense passive
(plan d’évacuation, aménagements d’abris
antiaériens...), censé protéger la population
sélestadienne en cas de déclaration de guerre.
Dans ce contexte de crise géopolitique et
d’attente, les attaques aériennes sont d’ores et
déjà envisagées. Dans cette perspective, une
commission urbaine de défense passive est
créée le 25 février 1933. En octobre 1934, la
directrice de l’École Normale d’institutrices de
Sélestat reçoit une missive du maire l’informant
que l’abri prévu pour ses élèves se situe à la cave
de la sous-préfecture.
En 1938, la tension monte d’un cran et la Ville
vote un budget dédié à la défense passive. Après
plusieurs relances de la préfecture, qui veille à la
mise en œuvre rapide de ce plan, la municipalité
dresse l’inventaire des caves susceptibles de
servir d’abris contre les attaques aériennes. Un
seul immeuble semble apte à offrir un refuge
convenable, celui de l’école primaire des filles
(actuellement école Sainte-Foy).
Des travaux s’intensifient en 1939, et redoublent
durant l’été, pour pallier cette pénurie. Dans le
même temps, la population est informée sur les
gestes à adopter en cas d’attaque ; des films de
dix minutes sont diffusés sur le sujet, notamment
à la Salle Vauban.
Témoignage d’Antoine Siegel
« Le 2 août [1939], une exposition itinérante passe
en gare de Sélestat sur le thème de la défense
passive, un millier de visiteurs ; cela sent la guerre.
[...] Le 30 août, les masques à gaz [commencent]
à être distribués à l’Hôtel de Ville de Sélestat [...].»
(ABHS, 2002, p.159)
Notice technique sur les
masques à gaz, 1938 (extrait)
© AMS - PA149
Corso Fleuri du 13 août 1939 :
un char avec la cloche de la paix,
que l'on espère encore... © AMS
5 4LA DRÔLE DE GUERRE
3 septembre 1939 – 22 juin 1940
Après avoir lancé un ultimatum à l’Allemagne
pour qu’elle se retire de la Pologne, la France et
l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne le
3 septembre 1939.
Dès le lendemain, le conseil municipal vote un
crédit supplémentaire pour la défense passive
urbaine et le ravitaillement de la population.
Des exercices sont effectués devant l’église Saint-
Georges (combattre un incendie, port du masque
à gaz, appel aux volontaires...). En octobre, les
travaux d’aménagement des tranchées et des
abris se poursuivent, car l’évacuation totale de
la ville est ajournée, au contraire d’autres villages
alsaciens. Toutefois, en cas de changement, la
population est tenue informée de la procédure
à suivre, selon un plan détaillé établi par la
municipalité.
Chaque quartier dispose d’un lieu de rassem-
blement avec une liste de personnes sen-
sibles (malades, infirmes, enfants, femmes
enceintes...). Enfin, les particuliers sont informés
de la réquisition éventuelle de leurs voitures.
Le rapport du conseil municipal, en date du
21 mars 1940, se conclut ainsi : « Nous n’avons
qu’un désir, c’est de pouvoir rester à Sélestat ».
Ce vœu est exaucé puisque l’évacuation totale
n’a pas lieu. Cependant, bon nombre de familles
préfèrent quitter la zone qu’on imagine celle des
combats à venir. À chaque région alsacienne
correspond une région « refuge » du Sud-Ouest :
les communes évacuées du Haut-Rhin voyagent
en direction du Gers, du Lot-et-Garonne et des
Landes, tandis que celles du Bas-Rhin fuient en
Dordogne.
Pour la population restée sur place, la vie semble
suivre son cours. L’école des garçons est à nou-
veau ouverte au début du mois de novembre
1939. Or, il est rappelé aux directeurs que seuls
les élèves munis de leur masque à gaz sont
acceptés. L’école Annexe de l’École Normale est,
quant à elle, fermée puisque les professeurs ont
quitté Sélestat pour Bergerac. Des laissez-passer
deviennent nécessaires pour chaque déplace-
ment. Seule exception pour la messe de minuit,
où il est permis à la population de circuler jusqu’à
2 heures du matin.
En août 1939, tout se précipite. Le 23 août,
l’Allemagne nazie et l’Union soviétique ratifient
un pacte de non-agression, permettant à chacun
des pays signataires d’étendre sa zone d’influence
politique. Ainsi, sans être inquiété, Adolf Hitler
(1889-1945) publie ses revendications sur la
Pologne le 31 août. Le 1 er septembre, l’armée
allemande franchit les frontières polonaises. La
guerre semble imminente.
Dès lors, le préfet du Bas-Rhin requiert
l’application des « mesures préparatoires de
protection », notamment l’évacuation des
œuvres d’art, le creusement de tranchées, la
convocation des volontaires de défense passive.
Sélestat reçoit l’ordre d’exécuter le plan de
défense passive le 2 septembre 1939.
Plan de tranchée-abri
établi par le service
des travaux municipaux,
juin 1939 © AMS - PA149
Télégramme officiel
du 2 septembre 1939
© AMS - PA149
Ordre de mobilisation générale
du 2 septembre 1939
© AVES - 505Fi1019
Construction
de barrages pour
obstruer les voies
d’accès à Sélestat,
juin 1940
© AMS - PA149
7 6LE BASCULEMENT
Après des mois d’attente et de rares offensives,
l’armée allemande lance des attaques massives
en Belgique, en Flandres et dans les Ardennes en
mai 1940. En Alsace et à Sélestat, la population
compose avec les combats aériens. On rappelle
au maire de la Ville, à l’occasion d’un crash
d’avion allemand, que le pillage est puni de mort.
Par ailleurs, le 12 juin 1940, le maire est convoqué
en urgence par le sous-préfet et le représentant
de l’armée qui lui répètent l’obligation de faire
réaliser des travaux de barrages par la main-
d’œuvre civile, afin d’obstruer les voies d’accès
à Sélestat. En l’absence de conformité, il risque
l’arrestation.
La dernière séance du conseil municipal élu de
Sélestat a lieu le 14 juin 1940. Le registre se clôt
à cette date pour ne plus s’ouvrir avant quatre
ans et demi.
Devant l’avancée des troupes allemandes,
l’administration française envoie des
télégrammes le 15 juin, appelant l’autorité civile
à rester à son poste pour assurer l’ordre et la
continuité du service public.
Entre le 15 et le 24 juin, l’armée allemande
pénètre en Alsace et s'empare ce territoire.
Dès lors, la convention d’armistice, signée le
22 juin, prévoit que l’armée française dépose
immédiatement les armes et qu’une partie de
la France soit occupée. Située en zone occupée,
l’administration en place en Alsace et en Moselle
doit collaborer avec l'Allemagne nazie « d’une
manière correcte ».
Extrait des carnets de l’abbé Ritter
« 17.6.40 : [...] on fait sauter tous les ponts, sur
toutes les routes, on ne comprend plus. Des obus
sifflent sur la ville. 17h30 : le drapeau blanc est
monté à la tour Saint-Georges [...]
17.6.40 : les troupes allemandes entrent dans la
ville, colonne sur colonne en chantant. Très bien
équipées : voitures, side-cars, motocyclettes, il y
a de tout. Le collège occupé. Émotion, on prévoit
des attaques, on entend le canon. »
Témoignage d'Antoine Meusburger
Soldat dans la drôle de guerre, il est mobilisé
dans l’infanterie de forteresse pour occuper la
ligne Maginot. Il est ensuite affecté à la 6e com-
pagnie de guerre - 2 e Bataillon.
« Pendant la période dite drôle de guerre, nous
sommes tous gonflés à bloc, creusons les boyaux
et construisons des refuges souterrains, devant
nous le Génie creuse le fossé anti-char. Sommes
tous sûrs de la victoire, ne sachant pas que
quelques km plus loin vers Sedan, n’existe plus ces
fortifications. Décembre, déjà le gel et la neige, on
commence à maugréer, pas de perm, des tenues
pas chaudes, ratatouilles médiocres. [...] L’hiver
39-40 est l’un des plus rudes du siècle. Par l’in-
termédiaire de maman, présidente de la Croix
Rouge de Sélestat, je reçois quelques bottes en
caoutchouc offertes par Mme Paul Louis Weiller. »
À partir de juin 1940, Antoine Meusburger rejoint
le front sur la Marne, son premier baptême du
feu. Il suit la retraite française ponctuée de ten-
tatives de résistance, qui ont lieu de façon désor-
donnée, sans commandement coordonné.
« À bout de forces, nous campons dans les granges
d’une cidrerie abandonnée par l’habitant, cou-
pés de tout. Au bout de deux jours, le 16 juin,
reviennent les habitants, pour nous annoncer
que le Général Pétain avait annoncé l’armistice.
Étions tristes, mais contents de la fin de notre
cauchemar. »
Il est finalement fait prisonnier à Montargis, avant
d’être libéré comme Alsacien le 7 août 1940.
Antoine Meusburger (à gauche)
sur la ligne Maginot, novembre 1939
© AMS - dépôt Meusburger
Bombardement sur
l’immeuble Gall au 10
route de Strasbourg,
le 17 juin 1940
© AMS - 30S9
Entrée des
troupes
allemandes
à Sélestat,
le 18 juin 1940
© AVES - 1Fi14257
9 8LA POPULATION
SOUS LA BOTTE
ALLEMANDE
En juillet 1940, le IIIe Reich annexe de fait l’Alsace
et la Moselle, sans que cela soit mentionné dans
la convention d’armistice. L’Occupation laisse
place au Gleichschtaltung, la « mise au pas » de
la région, et ce en toute illégalité. Une véritable
frontière s’érige entre ces trois départements et
le reste du territoire français, les laissant seuls
face au totalitarisme allemand.
L’armistice prévoit que le gouvernement français
procède au rapatriement de la population
alsacienne évacuée en 1939. Tandis que les
prisonniers de guerre reviennent à la maison, la
Wehrmacht procède à la remise en état des réseaux
et des infrastructures. Une véritable opération
« séduction » s’opère en Alsace, jusqu’à ce que
la mainmise s’étende et étouffe les Sélestadiens.
LA MAIRIE ÉBRANLÉE
Les nouveaux dirigeants
L’Alsace est fondue dans le Gau (circonscription
territoriale) du pays de Bade, divisé en 39 Kreise
(arrondissements). Elle est placée sous l’autorité
du Gauleiter (fonctionnaire du parti nazi, en
charge d’un Gau) Robert Wagner (1895-1946).
Sous ses ordres se trouvent le Kreisleiter (sous-
préfet politique), puis le Ortsgruppenleiter (chef
du groupement local du parti), et le Mitglieder
(membre du parti).
Les Ortsgruppenleiter sont « responsables du
comportement politique de la population », en
lien étroit avec la Gestapo et le Sicherheitsdienst
(service de sécurité, service de renseignement
et de maintien de l’ordre de la SS). Ils sont en
charge de la surveillance d’un quartier, ou parfois
d’une ville selon la taille de celle-ci. La Ville de
Sélestat est divisée en quatre Ortsgruppen, et les
habitants de ces groupes de quartiers assistent
régulièrement aux réunions obligatoires
d’information ou de propagande.
À Sélestat, le Kreisleiter Heinrich Sauerhöfer
(1901-1953) est chargé de l’activité politique,
économique et culturelle. Particulièrement
fanatique, il n’hésite pas à inscrire de force des
administrations entières dans le NSDAP (parti
nazi) afin d’être bien vu des autorités berlinoises.
Le Kreisleiter Heinrich Sauerhöfer, haranguant la foule
en 1944, devant la mairie de Châtenois
© AMS - 44Fi42
Défilé lors du Kreistag
(jour de l'arrondissement), 1941
© AMS - Fi
11 10À la suite de l’Annexion, la loi communale
allemande (Deutsche Gemeindeordnung) datant
de 1935 est appliquée dans les communes
alsaciennes. Les statuts de la Ville sont modifiés,
le national-socialisme rejette toute idée de
décentralisation, et les conseillers municipaux
ne sont plus élus mais désignés. Le maire Jean
Meyer (1882-1950) est relevé de ses fonctions et
remplacé par un Stadtkommissar allemand.
Les conseillers municipaux désignés doivent
certifier qu’ils ne présentent aucune ascendance
juive et déclarer leur adhésion aux préceptes
portés par le NSDAP.
Les services municipaux sous surveillance
Les agents municipaux sont contraints d’accepter
de devenir des fonctionnaires allemands. Ils
remplissent un questionnaire dans lequel
ils déclarent leur assentiment au retour de
l’Alsace au sein du Reich. Pour s’assurer de
leur « adhésion », l’autorité allemande pousse
les fonctionnaires à suivre des cours de
« remise à niveau » ou à intégrer des « écoles
de rééducation » en Allemagne, au sein de
Gauschule à Hornberg, en Forêt-Noire.
Se pose pour eux le difficile dilemme, auquel doit
aussi répondre l’ensemble des fonctionnaires des
préfectures, des commissariats, des hôpitaux,
des tribunaux : accepter cette nouvelle autorité
ou perdre son emploi, au risque d’exposer sa
famille à des représailles. Pour beaucoup, rester
devient un moyen de demeurer au service de la
population et d’éviter l’arrivée de fonctionnaires
fanatiques allemands.
Dans cette nouvelle organisation, les faits
et gestes des agents municipaux sont
particulièrement scrutés. Ainsi, en 1944, un
rapport est émis à l’encontre de deux agents
techniques de la Ville. Il leur est notamment
reproché de ne pas prendre part au service du
Parti et d’être absents à l’assignation de leur
Orstgruppenleiter. Des mesures financières sont
prises à leur égard. Une note au sujet d’un agent
déclare : « Son comportement politique est donc
indiscipliné et intenable. Cependant, en tant que
contremaître dans une collectivité territoriale, il
devrait apparaître comme un militant puisqu’il
reçoit son salaire de l’État. »
Autre exemple consigné : une « invitation » à
une réunion pour des agents municipaux afin
de leur enseigner le bon usage du salut nazi. En
effet, il semble que les fonctionnaires sélesta-
diens ont eu du mal à le mettre en œuvre durant
leurs heures de service, plusieurs notes internes
sont à l’époque émises pour leur en rappeler
l’obligation.
Formulaire
d'adhésion
au retour de
l'Alsace dans
le Reich
© AMS - PA234
1) Approuvez-vous
l'annexion de l'Alsace
à la Grande Allemagne
nationale socialiste ?
2) Êtes-vous déterminé
à soutenir activement
le Führer et la Grande
Allemagne nationale
socialiste, tant pendant
que en-dehors de
votre service ?
LA GERMANISATION
DES TERRITOIRES ANNEXÉS
Le 16 août 1940, deux mois seulement après
l’entrée des troupes allemandes en Alsace,
le français est systématiquement prohibé et
l’allemand devient la langue officielle. Toute
personne surprise à parler français est passible
d’amende et peut être envoyée au camp de
rééducation de Schirmeck. Ainsi, toute trace
de cette langue est effacée, que ce soit sur les
panneaux de circulation ou de publicité, les
enseignes, plaques d’égouts, pierres tombales...
Les noms des rues ne sont pas épargnés :
« Les communes alsaciennes reprendront
immédiatement leur nom allemand ; les
expressions françaises, étrangères en Alsace,
doivent être éliminées des dénominations
officielles et remplacées par celles de la
Muttersprache ».
Notons que certains anciens noms allemands,
utilisés avant 1918, ne trouvent pas grâce
aux yeux de l’occupant. « Ainsi, il ne faut plus
rétablir les noms de rues et de places rappelant
des personnalités ou des formes de l’histoire
allemande qui ne méritent plus un souvenir
permanent, ni ceux, évidemment, qui rappellent
le temps de la dénomination française ».
L’occupant n’hésite pas à recourir à l’utilisation
de figures sélestadiennes pour modifier, dans
son sens, le panthéon des héros et ainsi donner
de nouvelles références à la jeunesse locale.
À l’image du Général Wolff (né en 1886, 40 ans
de service dans l’armée) ou du Général Scheuch
(né en 1864), incarnations du soldat alsacien
dans l’ancienne armée allemande. Pour appuyer
davantage cette proscription du français, les
noms et prénoms sont germanisés.
Enfin, la conversion forcée du franc au profit du
mark, dont le taux de change est considérable,
s’opère au détriment de l’épargne des Alsaciens,
entraînant un mécontentement massif de la
population.
Défilé place du
Marché aux Pots
(à noter : drogerie
et non droguerie)
© AMS - Fi
Affiche Hinaus mit dem welschen Plunder, qui pourrait se traduire
par « Dehors la camelote française ! ». Propagande politique visant
à s’attirer la confiance des Alsaciens © AVES - 505Fi138
12 13Plan de la ville de Sélestat avec les
nouveaux noms de rues (extrait)
© AMS - PA239
Carte postale de la
Adolph Hitler-Strasse
© AMS - Fi
LA NAZIFICATION
La germanisation ne suffit pas. C’est bien un
ordre totalitaire qui se met en place en Alsace.
Comme dans tout état totalitaire, le parti est
entouré d’organisations qui facilitent la mise
au pas de la population : SA (Sturmabteilung),
HJ (Hitlerjugend), SS (Schutzstaffel), NSKK
(Nationalsozialistischer Krafthahrkorps), BDM
(Bund Deutscher Mädel)... Près de la moitié
des Alsaciens intègrent sous la contrainte une
de ces formations. Les syndicats sont dissous
dans le Deutsche Arbteisfront (organisation des
travailleurs et employeurs allemands).
Au sein de ces organisations, les membres sont
tenus de participer aux réunions (Betriebsappel),
aux films et discours de propagande. L’idéologie
du parti y est martelée, on pense ainsi pouvoir
changer les mentalités alsaciennes. Seule une
sérieuse excuse permet d’être absent sous peine
de voir son nom soigneusement consigné.
Cette « intégration » au national-socialisme doit
être promue. Le IIIe Reich met à profit l’image, les
démonstrations de masse, les rassemblements
et les défilés pour affirmer son unité. En Alsace,
de 1940 à 1942, près de 4000 manifestations
publiques sont organisées.
Chaque manifestation comporte son rituel :
cérémonial, musique, uniformes. À défaut
d’uniforme, les responsables politiques portent
une chemise blanche, un pantalon et une cravate
noirs, ainsi que le brassard à croix gammée pour
marquer l’esprit de corps. Tout est mis en place
pour impressionner les foules et l’ennemi.
Cérémonies et défilé
lors du Kreistag, 1941
© AMS - Fi
14Un exemple : la NS-Frauenschaft
Située à Sélestat au numéro 6 de la Bucerstrasse,
la NS-Frauenschaft (ligue nationale-socialiste des
femmes) est la branche féminine du Deutsche
Arbeitsfront (syndicat de travail), et rassemble
les jeunes filles et les femmes. Des cours
d’enseignement ménager sont donnés et chaque
membre doit participer à l’effort de guerre. Mais
surtout, l’organisation promeut l’idéal de la
femme modèle voulue par le III e Reich. Celle-ci
a pour mission principale de perpétuer la race,
elle doit donc s’éloigner de tout ce qui pourrait
entraver sa fonction de mère comme les études,
le travail (hormis les emplois jugés « féminins »
comme institutrice ou maitresse d’école), la
politique, et même l’espace public.
De multiples réunions et ateliers forcent les
membres à écouter discours et conférences
prononcés par les différents dirigeants du
régime. Des messages incessants de propagande
sont martelés : « Les filles et les femmes prêtes
à faire des sacrifices peuvent contribuer à jeter
les bases de l’expansion spirituelle de l’Empire
après la guerre et au renforcement de la culture
nationale ».
Enfin, la lutte contre le christianisme est un
élément du nazisme qui proscrit toute autre
institution susceptible de contrôler la population.
Aussi, les anciennes fêtes religieuses sont
détournées, comme l’on peut s’en apercevoir à
la date du 14 décembre 1941, où une « soirée de
Noël » est organisée par le NS-Frauenschaft et le
Jugendgruppe à la salle Sainte-Barbe. À chaque
bougie allumée sur le sapin, un dicton est récité,
faisant référence à l’âme et l'esprit allemands. Un
salut est rendu à chaque fois aux soldats tombés,
à ceux toujours combattants et au Führer... Bien
loin, tout cela, de la tradition de Noël.
Le siège de
la NS-Frauenschaft,
Bucerstrasse
© AMS - 23S2
Revue présentant
le rôle attendu de la
femme allemande
© AMS - 21S
En janvier 1942, femmes et jeunes filles sont
« invitées » à participer à l’effort de guerre
à la salle Sainte-Barbe et coudre quelque
50 000 pièces de vêtements à destination
des soldats sur le front de l’Est. Pendant ce
temps, le Kreisleiter Sauerhöfer en profite
pour délivrer son discours (photo ci-contre)
© AMS - 23S2
16 17Une population mise au pas ?
La population est donc sans cesse épiée, contrô-
lée, mise au pas par le régime en place. Un climat
de peur se répand. On craint la délation, souvent
anonyme. Toutes les lettres sont ouvertes, il faut
veiller à ne pas dire un mot de travers, à ne pas
éveiller les soupçons au risque d’être interrogé
au siège de la Gestapo.
Face à cette situation, la plupart des Alsaciens
courbent l’échine, font souvent preuve d’atten-
tisme et se contentent des apparences, pour évi-
ter de mettre leur vie et celle de leur famille en
danger. D’autres font le choix de résister, quitte
à payer le prix de la déportation.
Témoignage de Joseph Logel,
à propos de son ami Francis Schenck
« L’après-midi vers 3 heures, Francis arrive tout
essoufflé chez moi. Il est pâle, effondré, terrifié.
[...] Je viens de la Gestapo ! De la Gestapo ? Mais
pourquoi ? On m’a interrogé depuis 9 heures du
matin. Toujours les mêmes questions ! Sepp,
ces gens savent tout ! Tout ce qui se passe au
Kaschtel ! Ce qui se passe dans notre classe !
Ils doivent avoir des indicateurs, peut-être les
professeurs allemands ou même certains élèves !
Mais qu’est-ce qu’ils t’ont reproché ? Surtout
mes caricatures. J’ai dû les refaire devant eux.
[...] Ils savaient aussi que j’avais mis des papiers
de bonbons à ma boutonnière puisqu’ensemble
cela donnait du bleu-blanc-rouge. [...] Peu à peu
Francis reprend ses esprits. Au moment de se lever
pour rentrer chez lui, il voit les « décorations »
au-dessus de ma table de travail. J’avais en effet
accroché mon trophée : le débris en aluminium
du Heinkel abattu en 1940, ainsi qu’une branche
séchée de l’arbre de la liberté que les Allemands
avaient coupé à leur arrivée. Sepp, me dit Francis,
enlève ça ! Si un de ces gens devait voir cela, tu
serais cuit ! »
La Villa
Wankenne,
siège de la
Gestapo, située
16 route de
Strasbourg
à Sélestat
© AMS / Ehm
Manifestations lors du Kreistag, 1942
© AMS - Fi
Certificat de
résistance délivré
par les Forces
Françaises de
l'Intérieur
© AMS
18 19LA JEUNESSE
SOUS LE JOUG NAZI
À L'ÉCOLE
En 1940, par souci de loyauté au régime,
les enseignants alsaciens sont expulsés ou
recyclés idéologiquement. Ils participent à des
stages de rééducation au sein des Umschulung
(école de rééducation) et prêtent allégeance
au Reich. Il n’est donc pas exceptionnel que
certains professeurs alsaciens soient envoyés
en Allemagne et remplacés par des natifs
allemands. Quant aux membres du clergé, ils
sont interdits d’enseignement, tout comme les
congrégations religieuses.
Ainsi, en octobre 1940, l’école des filles de
Sélestat (aujourd’hui école Sainte-Foy) est
confiée au professeur principal Rudolf Riebold,
venant de Breisach (Baden) et les sœurs de
Ribeauvillé ne sont pas « reprises par la direc-
tion pédagogique ». Sur les douze enseignants
que compte l’établissement, cinq viennent
d’Allemagne.
Témoignage de Jean Paul Hihn
« À 11 ans, me voilà écolier du Reich. Il est bien
entendu formellement interdit de parler français,
même d’employer des mots couramment utilisés
dans le dialecte alsacien. Notre petite sœur
Michèle âgée de 5 ans et n’ayant parlé que le
français à Beaune, a dû rester cloitrée dans
l’appartement plusieurs semaines en attendant
qu’elle parle couramment le dialecte avant de
descendre jouer dans la rue. Côté intéressant de
cette scolarité : les parents nous encourageaient
et même nous félicitaient quand nous racontions
comment nous avions fait pleurer de rage nos
jeunes maitresses allemandes de 17-18 ans ! »
Salle de classe en 1941, avec le
portrait d'Hitler au fond
© AMS - Fi
Les professeurs de l’Oberschule
(collège Koeberlé) en 1942
© AMS - Fi
Photo extraite d'une revue
du Parti présentant les activités
des Jeunesses hitlériennes
© AMS - 21S
21 20Quel que soit leur âge, les élèves assistent aux
cours donnés en allemand, même s’ils n’ont
jamais parlé cette langue auparavant. Les
examens et autres épreuves sont également
concernés, tout comme les hymnes du parti.
Enfin, à l’image des noms de rues, les établis-
sements scolaires changent de dénomination
pour supprimer tout lien avec le français ou avec
les personnalités à bannir. Le collège Koeberlé
devient ainsi la Jakob Wimpfeling Oberschule.
Témoignage de Joseph Logel
« Jacqueline, une camarade de classe, est entiè-
rement francophone, son père était instituteur
dans la vallée de la Bruche, le collège de Barr
n’était pas rouvert, tous les élèves se retrouvent
au collège de Sélestat. Elle n’a absolument pas
le moyens de suivre les cours, tous en allemand
sans exception. Peu à peu, on fait connaissance
avec Jacqueline : elle est désespérée, dégoutée,
parfois révoltée. Tous les copains s’y mettent un
peu, mais comment redresser une telle situation ?
Jacqueline n’en finit pas de verser des larmes. [...]
Les professeurs alsaciens l’aident beaucoup, lui
donnent la traduction des mots, s’occupent un
peu spécialement d’elle. Les professeurs alle-
mands, eux, sont perplexes. [...] Les mauvaises
notes pleuvent, injustes ! »
Extrait de son livre Victime du paradoxe
Récit de Joseph Logel , à propos d'un
cours de mathématiques en allemand
« Et les cours commencent. En
mathématiques, un jeune et fringant
p ro fe s s e u r a l l e m a n d , p o r ta n t
l’insigne du Parti à la boutonnière,
se présente. Il salue Heil Hitler et
inscrit son nom en grandes lettres
au tableau : Otto Scharschmidt. Il se
lance immédiatement dans son cours,
comme si de rien n’était, comme si
nous avions toujours été ses élèves et
que nous avions assisté à tous les cours
précédents. [...]
En regardant autour de moi, je vis sur
le visage de mes copains qu’ils étaient
à la même enseigne que moi et que la
classe allait bientôt s’endormir sous le
flot des explications incompréhensibles
de ce professeur allemand ».
Le professeur demande au bout de son
cours si « nous avions bien assimilé tout
ce qu’il avait laborieusement expliqué. »
Tout d’abord ce fut le silence. Devant
l ’ i n s i sta n ce d e S c h a r s c h m i d t ,
quelqu’un osa poser la question :
« Was ist das Quadrat ? » « Was ? Sie
wissen nicht was ein quadrat ist ? » [...]
« Ahah carré ! » s’exclama la classe.
« Also, carrééé », ponctuait-il, souriant,
en accentuant les éé à l’allemande. [...]
« Das ist eine Gleichung. » Équation,
constatait la classe. « Was sagt ihr ?
Ekwationn ? » répétait-t-il en nous
interrogeant du regard et provoquant
l’hilarité générale. « Oui, Ekwationn ! »,
hurla la classe amusée. Et le professeur
de conclure : « Ja, wie soll ich denn hier
Mathematik unterrichten wenn Sie kein
deutsch können ! » La réponse des
élèves fut unanime : « C’est exactement
la question que nous nous posions ! »
Cahier de chants pour écoliers, 1944
Laisse maintenant les drapeaux flotter
Chants obligatoires pour les écoles d'Alsace
© AMS - 23S2
EN DEHORS DE L'ÉCOLE
« Cette jeunesse n’apprend rien d’autre qu’à
penser allemand, qu’à agir allemand. Si ces
jeunes entrent dans nos organisations à 10 ans,
puis quatre ans plus tard dans la Hitlerjugend
pour quatre autres années, ce n’est pas pour
les rendre ensuite à leurs parents ; au contraire,
nous les prenons aussitôt dans le Parti, le Front du
Travail, les SA ou les SS. Et ils ne seront plus jamais
libres, tout au long de leur vie. »
Discours d’Hitler à une manifestation à
Reichenberg, le 2 décembre 1938.
Hors de l’école, tout est donc fait pour garantir un
contrôle strict de la jeunesse. Le 16 août 1940, les
mouvements à destination de la jeunesse sont
interdits, à l’instar du scoutisme. A contrario, la
Jeunesse hitlérienne est introduite en Alsace
dès l’été 1940. Face au peu de volontaires, la
pression s’accentue jusqu’à ce que l’adhésion à
la Hitlerjugend (terme renvoyant ici à l’ensemble
des mouvements de jeunes nazis) devienne
obligatoire le 2 janvier 1942.
Dès son plus jeune âge, l’enfant est placé sous
la surveillance du parti : à 6 ans, il intègre
d’abord les Pimpfe (gamins). Puis, les Jeunesses
hitlériennes sont organisées par classe d’âge, le
Jungvolk (Jeunes allemands) pour les garçons
de 10 à 14 ans, puis la Hitlerjugend pour ceux
entre 14 et 18 ans. Le pendant féminin prend le
nom de Bund Deutscher Mädel (BDM - ligue des
jeunes filles allemandes), qui prend en charge les
jeunes filles de 10 à 14 au sein du Jungmädel im
Bund (les fillettes), puis le BDM de 14 à 18 ans. Ces
différents mouvements détiennent le monopole
sur la jeunesse, devenant de parfaits vecteurs
de propagande. Les membres de la jeunesse
hitlérienne font du sport, défilent, organisent des
excursions, aident des personnes âgées, quêtent
pour le Secours d’hiver... Ils se familiarisent ainsi
avec un type de vie collective et apprennent le
dévouement au national-socialisme. Tout est
organisé pour pousser les jeunes à participer
aux activités.
Les réunions ont lieu le week-end, souvent
le dimanche matin pour entraver les offices
religieux. L’absence aux réunions peut provoquer
l’arrêt de l’allocation familiale, obligeant les
familles à adhérer à ce nouveau maillage imposé
par le Parti.
Photos extraites
d'une revue du
Parti présentant
les activités
des Jeunesses
hitlériennes
(ci-contre et
ci-dessous)
© AMS - 21S
(à gauche)
Fanfare des HJ
à Sélestat, 1941
© AMS
22 23Une autre étape est franchie, le 8 mai 1941, avec
l’instauration du Reichsarbeitsdienst (RAD). Ce
service du travail obligatoire au sein du Reich
(à ne pas confondre avec le STO français) est
imposé aux filles et aux garçons âgés de 17 à
25 ans. Pour les garçons, il prend la forme d’un
entraînement paramilitaire.
Le RAD comprend des activités manuelles
(terrassement, récoltes, assainissement des
voies d’eau), de l’éducation militaire et des
cours d’éducation politique (cours d’histoire,
biographie d’Hitler...). C’est un excellent moyen
de brasser les Alsaciens et les jeunes Mosellans
avec les Allemands. À la fin de leur stage en
Allemagne, les recrues prêtent serment au
Führer, Adolf Hitler. À Sélestat, tous les garçons
nés entre 1920 et 1928 et les filles nées entre 1923
et 1926 sont concernés par cette mesure.
L’o p i n i o n p u b l i q u e a l s a c i e n n e réa g i t
négativement à l’instauration de ce nouvel
embrigadement, si bien que certaines et certains
tentent de s’y soustraire. Une ordonnance datée
du 18 juin 1942, portant sur le franchissement
illégal de la frontière suisse, atteste d’une forme
de résistance menée par les Alsaciens.
Témoignage d’Alphonse Golling
Le 15 février 1943, il est incorporé de force au RAD,
bien qu’il n’ait pas fini ses études secondaires
au lycée de Sélestat. Il doit se rendre dans un
camp de travail à Sigmaringen en Allemagne.
« Ces unités de travail RAD n’ont de travail que
la dénomination. Elles sont en fait de véritables
unités paramilitaires destinées à nous préparer
à notre véritable incorporation dans les armées
du Reich. [...] Réveil tous les matins à cinq heures,
toilette sommaire à l’eau froide, petit déjeuner
rapide à l’ersatz de café, marches interminables,
maniement « d’armes » avec la bêche, stage de
spécialisation militaire, conférence politique... »
Extrait de son livre Malgré moi sur les routes de
l'enfer
LE SPORT
ENTRE OUTIL DE PROPAGANDE
ET ESPACE DE LIBERTÉ
Afin d’attirer la jeunesse, le IIIe Reich utilise le
sport comme un outil à son service. L’éducation
nazie, notamment à l’école et au sein de ses
mouvements pour la jeunesse, met l’accent
sur les exercices physiques ou les activités
corporelles (Leibesübungen), dans le but de
modeler les corps en vue de la formation
militaire.
À Sélestat, comme partout ailleurs en Alsace, les
associations de sport confessionnelles comme
le Cercle Catholique Aloysia sont dissoutes. Les
associations restantes doivent adhérer à une
autre structure du Parti, le NS Reichsbund für
Leibesübungen (Ligue nationale socialiste du
Reich pour les exercices physiques). Le Sport
Club Sélestat poursuit ses activités et des matchs
sont organisés avec les équipes allemandes.
Avant le coup d’envoi, le salut nazi est obligatoire
et surveillé. Malgré cet encadrement, le sport
fournit une échappatoire pour la jeunesse
sélestadienne.
Témoignage de Joseph Logel
« Il semblerait qu’en se faisant inscrire au Sport
Club de Sélestat, cela compterait comme si
on était membre d’un mouvement NS. [...] Je
me fais donc inscrire au SCS dans la section
d’athlétisme. [...] L’atmosphère lors de ces
séances est décontractée. L’encadrement est
assuré par les dirigeants du SCS. Il n’y a là aucun
membre du parti ou d’un mouvement NS. Les
réunions amicales ne manquent d’ailleurs pas
et la bonne humeur et les blagues adaptées à
l’actualité ne font pas défaut. [...] Au SCS, on est
à l’aise, on se sent en famille, on se sent chez soi.
Merci aux dirigeants du club de nous avoir donné
des heures d’amitié, cet espace de liberté, tout en
nous permettant de nous soustraire, ne serait-ce
qu’un certain temps, à l’emprise de la HJ ».
Extrait de son livre Victime du paradoxe
Appel à
l’engagement
dans le RAD féminin
© AVES - 505Fi1021
Affiche de propagande invitant
à rejoindre le NS Reichsbund für
Leibesübungen © AMS - 34S8
Meeting d'athlétisme
au stade municipal
© AMS - 33S6
Début d'un match de foot
© AMS - 33S6
Alphonse Golling (à droite)
au camp de travail de Sigmaringen © AMS
24 251939-1945,
UNE BIBLIOTHÈQUE
DANS LA TOURMENTE
UN PATRIMOINE MENACÉ ET CONFISQUÉ
ou l’histoire des collections de la Bibliothèque
Humaniste au cours de la Seconde Guerre
mondiale.
À l’instar d’autres richesses artistiques
alsaciennes, le patrimoine écrit sélestadien a
fait l’objet d’une vigilance particulière à l’aide de
mesures de préservation prises dès 1938.
Après l’annexion de fait en 1940, comme d’autres
bibliothèques alsaciennes, la bibliothèque
municipale de Sélestat devient un outil de
nazification des esprits, tant par les collections
de lecture publique que par l’utilisation des
livres anciens destinés à célébrer l’« Allemagne
éternelle ». Dans le contexte sélestadien, un
homme joue un rôle clé dans la préservation
des collections de la Bibliothèque Humaniste :
l’abbé Joseph Walter (1881-1952), bibliothécaire
et archiviste de la Ville de Sélestat de 1919 à 1950.
UN PATRIMOINE À PROTÉGER
Les années 1930 sont marquées par une marche
lente et inexorable vers la guerre, à plus forte
raison après l’accession des nazis au pouvoir en
Allemagne en janvier 1933. Dès 1938, le ministère
de l’instruction et des beaux-arts prend les
premières mesures afin de mettre à l’abri les
richesses artistiques alsaciennes susceptibles
d’être menacées par une invasion allemande.
Lors de la crise de Munich, les ouvrages les plus
précieux et les archives de la Ville sont protégés
dans des caisses en bois stockées au sous-sol
de la halle aux blés (actuelle Bibliothèque
Humaniste) du 23 septembre au 3 octobre 1938.
Le 1er septembre 1939, l’Allemagne nazie envahit
la Pologne. Après la déclaration de guerre de
la France au III e Reich, les collections les plus
précieuses sont à nouveau mises en sûreté dans
le sous-sol de la bibliothèque.
Au printemps 1940, au cours de la drôle de
guerre, est décidé le transfert des collections
précieuses des bibliothèques municipales de
Strasbourg, Colmar et Sélestat vers le château de
Hautefort en Dordogne. Le 1er mars 1940, un train
spécial transporte le patrimoine écrit sélestadien
dans 127 caisses. Le bibliothécaire de la Ville de
Sélestat, l’abbé Joseph Walter, veille lui-même
au bon déroulement de l’installation des caisses
en se rendant sur place du 6 au 11 mars.
Dès l’été 1940, les autorités nazies exigent le
retour des ouvrages précieux de la Bibliothèque
Humaniste ; leur transfert est mené en octobre
de la même année. Afin de les préserver des
bombardements des Alliés, les livres sont mis
à l’abri au château du Haut-Koenigsbourg de
décembre 1942 à juillet 1945.
Rapport de Joseph Walter au
maire, concernant la mise à
l’abri de la Bibliothèque et
des Archives en cas de guerre,
1938 © AMS
Une des caisses en bois
transportant le patrimoine
écrit sélestadien en Dordogne
© BHS 27UNE BIBLIOTHÈQUE
AU SERVICE DE L'IDÉOLOGIE NAZIE :
LA NAZIFICATION DES ESPRITS
À l’issue de la drôle de guerre, les troupes
allemandes franchissent le Rhin à partir du 15
mai 1940 et progressent en Alsace. La ville de
Sélestat est prise le 17 juin 1940. Le processus
de conquête aboutit à l’annexion de l’Alsace,
rattachée au Gau du pays de Bade.
Robert Wagner (1895-1946), proche d’Adolphe
Hitler, est nommé par le Führer le 20 juin 1940
Gauleiter de l’Oberrhein (Alsace et pays de Bade)
et exerce dès lors son pouvoir sans limite de part
et d’autre du Rhin. Alors même qu’Hitler avait
ordonné à Wagner de germaniser l’Alsace en
dix ans, le Gauleiter se promet d’y parvenir dans
un délai de cinq ans. La répression et la terreur
s’abattent désormais sur la région.
Les autorités nazies se lancent dans une vaste
entreprise de conversion des esprits à l’idéolo-
gie dominante. Un encadrement systématique
de la société est mis en œuvre sous l’égide du
parti national-socialiste du peuple allemand
(Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei,
NSDAP), qui donne naissance à de nom-
breuses associations socio-professionnelles.
Concrètement, les nazis surveillent et contrôlent
tout et tous, jusque dans les aspects les plus cou-
rants de la vie quotidienne.
Les autorités d’occupation mènent une
nazification de l’Alsace à marche forcée, avec
l’appui de nombreux fonctionnaires badois et
de membres de la NSDAP. Dès juillet 1940, les
noms des rues, des lieux et des commerces
sont germanisés. Le 16 août, l’allemand est
imposé comme la seule langue en Alsace. Il est
désormais interdit de s’exprimer en français et de
lire des ouvrages dans cette langue. Des affiches
de propagande illustrant l'instrumentalisation de
la lecture publique par les autorités nazies sont
diffusées : les bibliothèques et la lecture doivent
contribuer à la victoire totale. Les bibliothèques
privées sont expurgées : les journaux, revues
et livres en langue française sont collectés et
nourrissent des autodafés.
Une politique de contrôle de la presse est menée
pour contribuer efficacement à la propagande.
Les fonctionnaires alsaciens sont contraints
de suivre une « mise à niveau », en particulier
idéologique, dans deux écoles, l’une à Carspach
dans le Haut-Rhin, et dans la seconde à Hornberg
en Forêt-Noire.
Toute la culture est mise au service de l’idéologie
nazie. En 1941, 700 bibliothèques populaires et
1200 bibliothèques scolaires sont en voie de
constitution. En mars 1942, 2061 bibliothèques
de villages et de petites villes renfermant 557 000
volumes sont déployées. Entre 1941 et 1943, ce
sont ainsi 1,4 million de livres qui sont distribués
dans les bibliothèques alsaciennes (source B.
Vogler). À Sélestat, sur les 5000 volumes prévus,
seuls 2000 semblent avoir été effectivement
livrés.
Affiche imposant
à la population
alsacienne le seul
usage de l'allemand
dans la vie
quotidienne,
autour de 1940-1942
© Collection
Bibliothèque
municipale de Colmar
Affiches de propagande
servant l'idéologie nazie,
autour de 1940-1942
© Collection Bibliothèque
municipale de Colmar
Publications
de propagande
nazie destinées
à la jeunesse
© Collection
Mémorial
d'Alsace-Moselle
28 29L'INSTRUMENTALISATION DU PATRIMOINE
ÉCRIT PAR LE RÉGIME NAZI
L’idéologie nazie a saisi, dès ses origines, le profit
qu’elle peut tirer de l’Histoire, s’en emparant pour
célébrer l’« Allemagne éternelle ». Le patrimoine,
au sens large, est ainsi instrumentalisé afin de
contribuer à la nazification des esprits.
Dans le Gau d’Alsace-Bade sont ainsi organisées
des expositions, itinérantes pour certaines,
destinées à nourrir l’idéologie ambiante, à
l’instar de celle célébrant les « 2000 ans de
combat sur le Rhin ». De telles opérations
contribuent à éradiquer la culture alsacienne,
pour favoriser une communauté de destin à
l’échelle d’un ensemble plus vaste mais plus flou,
le Rhin supérieur ou Oberrhein.
À Sélestat, l’exposition permanente d’ouvrages
précieux, qui existe dès le 19 e siècle, est ainsi
instrumentalisée par les autorités d’annexion
dans le cadre du Kreistag de 1942, afin de célébrer
la fidélité de la ville au Reich. Le bibliothécaire
alors en fonction, l’abbé Joseph Walter, conçoit
à cet effet une présentation des ouvrages
anciens de la bibliothèque, mettant en avant le
patrimoine littéraire antique et humaniste, déjà
largement récupéré par ailleurs par l’idéologie
nazie.
UN BIBLIOTHÉCAIRE AU CŒUR DE LA
TOURMENTE : L'ABBÉ JOSEPH WALTER
Après des études de théologie et d’histoire de
l’art, l’abbé Joseph Walter succède à l’abbé
Joseph Clauss en février 1919, dans un contexte
de reprise en main de l’Alsace-Moselle par les
autorités françaises.
Dès sa prise de fonctions, il se lance dans la
publication des inventaires de livres de la
bibliothèque municipale. Devenu un acteur
incontournable de la vie culturelle de la ville,
Walter devient vice-président (1919-1938) puis
président (1938) de la Société sélestadienne
des lettres, sciences et arts, outil principal de
diffusion de la culture française à Sélestat dans
l’entre-deux-guerres.
En s’appuyant sur les mesures prévues à cet
effet par l’État français, l’abbé Walter s’investit
pleinement dans la préservation des collections
de la Bibliothèque Humaniste, suivant de près
leur évacuation ainsi que leur installation au
château de Hautefort en Dordogne. Mis à pied
par les autorités nazies dès l’été 1940, en raison
de sa francophilie prononcée, Walter a à cœur
de plaider sa cause auprès des autorités nazies,
jusqu’au Gauleiter Wagner. Le bibliothécaire
n’est cependant pas remplacé et peut exercer
ses fonctions jusqu’à la Libération. Il s’adapte au
contexte difficile imposé par les autorités nazies
et, en dépit des multiples tracasseries qui lui sont
imposées, poursuit son œuvre de préservation
des collections de la bibliothèque municipale
de Sélestat, qui traversent ainsi, presque sans
encombres, cette période sombre.
L'abbé Joseph Walter dans la salle
d'exposition de la Bibliothèque Humaniste,
entre-deux-guerres © BHS
Reconstitution du bureau de Joseph Walter
lors de l'exposition C'est quoi ce truc ?
en 2018 à la Bibliothèque Humaniste © BHS
Publication de la maison
d'édition de propagande
Hüneburg Verlag, pour
laquelle le bibliothécaire
Joseph Walter avait
été consulté, 1942
© BHS
Défilé lors
du Kreistag
en 1942
© AMS - Fi
30 31L’INCORPORATION
DE FORCE
EN ALSACE
1942, UN TOURNANT
L’une des mesures les plus tragiques, propre à
l’Alsace-Moselle, est sans aucun doute l’incor-
poration de force, introduite progressivement à
partir de 1941. Ses contours se dessinent avec la
création du Reichsarbeitsdienst (RAD) et, par la
suite, avec l’ouverture du service militaire dans
la Wehrmacht aux volontaires. Peu d’Alsaciens
entrent dans l’armée allemande, obligeant le
parti nazi à employer la force.
Le 25 août 1942, les Alsaciens sont contraints, par
décret, à effectuer leur service militaire dans la
Wehrmacht. Cela concerne au total 19 classes,
soit les jeunes gens nés entre 1908 et 1926.
Toutes les familles peuvent être touchées.
Par conséquent, à l’annonce de l’incorporation,
la grogne s’élève en Alsace. Des milliers de jeunes
gens se cachent, d’autres s’enfuient. Toutes
sortes de prétextes sont invoqués pour éviter l’in-
corporation de force : maladie, responsabilités
familiales, automutilations volontaires.
Face à la résistance, l’occupant applique
des mesures coercitives : envoi au camp de
Schirmeck ou dans des bataillons disciplinaires
de la Wehrmacht. La plus importante répression
reste toutefois la Sippenhaft (responsabilité du
clan), introduite par l’ordonnance du 1 er octobre
1943. Cette mesure punitive inclut la responsabi-
lité parentale collective en cas de désertion d’un
incorporé de force. Ainsi, ce n’est plus seulement
le déserteur, mais bien toute sa famille qui peut
être envoyée dans des camps de rétention, à
l’intérieur du Reich. Par ailleurs, toute personne
ayant connaissance d’un projet de désertion,
sans l’avoir rapporté à l’autorité, risque une peine
de réclusion ou la prison.
Le drame de cette mesure réside dans le fait
qu’elle est contraire aux lois internationales. En
effet, les Alsaciens sont encore juridiquement
français : l’annexion au Reich est de fait, mais sur
le plan du droit, les trois départements de l’Est
restent français. Pour rappel, la convention d’ar-
mistice ne prévoyait que leur occupation, et non
leur annexion. De plus, pour les classes nées en
1908 et 1919, les hommes ont tous servi en 1940
dans l’armée française. Ils se retrouvent, à partir
de 1942, à porter l’autre uniforme...
Les dirigeants politiques trouvent alors un strata-
gème pour résoudre ce problème de nationalité :
à leur entrée dans la Wehrmacht, les Alsaciens
reçoivent la nationalité allemande.
Mais le régime doute des soldats alsaciens et pré-
fère les isoler ou les envoyer sur le front russe,
sans permission, pour éviter toute désertion ou
tout ralliement à l’armée française.
Témoignage d’Alphonse Golling
« Le jour du départ arrive. Mes parents
m’accompagnent à la gare. [...] Mon père me rappelle
plusieurs fois sa devise : « La tête haute ! Kopf hoch !
Ne te laisse jamais aller au découragement ! » [...] On
s’aperçoit rapidement que je suis alsacien. On me
leste du paquetage "spécial URSS", le paquetage
qui va si bien aux Malgré-nous. [...] Dans 48 heures,
je serai face à la mitraille, face à la mort. Cette
attente me terrifie, je tremble de tous mes os. Et je
ne suis pas le seul. Nous sommes tous repliés sur
nous-mêmes. Des fœtus casqués et sanglés. »
Extrait de son livre Malgré moi sur les routes de l'enfer
Carnet militaire d’incorporé
dans le Reichsarbeitsdienst
de Paul Saettel
© AMS - dépôt Saettel
33 32DÉSOBÉIR, SE CACHER, PARTIR
Malgré les mesures coercitives et les risques
encourus pour leurs familles, ce sont près de
15 600 Alsaciens qui désertent l’armée allemande
entre 1940 et 1944. Les Sélestadiens tentent
d’échapper à l’incorporation de force grâce aux
réseaux de résistance et aux filières d’évasion le
long de la frontière alsacienne, dans les Vosges.
Les passages se font par le massif du Donon, les
cols du Bonhomme et de Bussang.
D’autres restent, mais se cachent dans une cave,
un grenier ou en forêt, à l’image de Joseph Kuhn
(1922-1947). Né dans une famille sélestadienne, il
doit être enrôlé le 17 octobre 1942. Le 16, il laisse
une lettre à sa mère faisant croire à son suicide
et part en direction du Val de Villé pour franchir
la frontière. Mis en échec, il rejoint la maison de
ses tantes à Triembach-au-Val et se terre dans
la cave, dans une cache aménagée de moins de
4 mètres sur 60 centimètres de large. Équipé d’un
fauteuil et d’un seau de toilette, il reste dans ce
réduit jusqu’au 25 novembre 1944, bien que la
maison soit régulièrement perquisitionnée.
Avant la Libération, de nombreuses troupes
allemandes passent au village. Face au risque,
Joseph abandonne sa cachette et se travestit
en « Fräulein Irène » à la recherche d’une autre
cachette. Il meurt le 19 septembre 1947 à 25 ans,
des suites d’une maladie des poumons contrac-
tée lors de son séjour prolongé dans la cave. Il est
reconnu « mort pour la France » en 1952.
Le récit de cette aventure familiale est rapporté
par le plus jeune des frères, Tharsice Kuhn, alors
âgé d’à peine 14 ans au moment des faits. Il a
assisté à l’arrivée de l’armée allemande avec ses
yeux de jeune adolescent. Marqué à vie, il s’est tu
et n’a pas témoigné avant ses 79 ans.
4 2
Dernière rencontre avec son
frère René, incorporé de force,
avant son départ pour le front
russe, le 5 juillet 1944
© AMS - 11S2
Fräulein Irène, alias Joseph Kuhn
déguisé en femme, novembre 1944
© AMS - 11S2
Joseph Kuhn
et ses parents,
1944 © AMS - 11S2
LE DESTIN
DES INCORPORÉS SÉLESTADIENS
Près de 90% des Alsaciens et Mosellans incor-
porés sont versés sur le front de l’Est, l’un des
plus meurtriers de la Seconde Guerre mondiale.
Outre les pertes consécutives aux combats, les
risques encourus en étant fait prisonnier sont
tout aussi importants. L’Union soviétique n’a, en
effet, jamais signé la convention de Genève de
1929 qui fixe les limites à la barbarie de la guerre
et protège les personnes extérieures au conflit
(civils, personnels sanitaires et humanitaires,
soldats blessés, prisonniers...).
Face à l’insistance des Alliés, la politique sovié-
tique évolue et prévoit, à partir de l’été 1943,
d’emprisonner les soldats alsaciens dans des
camps de « nationalités spéciales ». Leur sort
n’est pas enviable pour autant. Chaque prison-
nier doit marcher jusqu’au camp, sans nourriture
et sans soins. Une fois arrivés, principalement à
Tambov en Russie ou « camp de rassemblement
des français », ils subissent la faim, le froid, le
manque de soins, les corvées ou le travail forcé
jusqu’à l’épuisement...
La Croix Rouge n’étant pas autorisée à pénétrer
dans ces camps, les prisonniers se retrouvent
coupés du monde et sans nouvelle.
Pour ceux qui ont la chance d’être en vie à la
fin du conflit, contrairement à plus de 4000
Alsaciens, le retour est une épreuve supplémen-
taire, face à l’attente et aux différentes disposi-
tions diplomatiques.
Le retour des Alsaciens a en effet pris de mul-
tiples chemins. Certains ont intégré le premier
convoi de 1500 hommes comme Paul Saettel
(1923-1993). Après de longs pourparlers entre
la Russie et le Comité Français de Libération
nationale (CFLN), ces hommes quittent le camp
de Tambov le 7 juillet 1944. Ils transitent par
Téhéran, Bagdad, Haïfa et Tarente avant d’arri-
ver à Alger en août 1944, où une partie d’entre
eux s’engagent comme volontaires dans la 1 ère
armée française.
D’autres, comme François Meusburger (1915-
2010), s’envolent pour les États-Unis avant
de rentrer. Ce soldat, dont on a croisé la route
durant la drôle de guerre, est incorporé de force
dans la Wehrmacht, le 19 avril 1943. Il fait partie
de ceux qui partent sur le front russe en 1944.
Victime de plusieurs blessures, il est finalement
fait prisonnier par les Américains à Forbach (57).
Il est alors transféré à l’hôpital anglais à Oxford,
puis aux États-Unis en novembre, pour y être
soigné. Après un passage par Boston, il rentre
en France, via le Havre, et retourne à Sélestat le
18 décembre 1945.
Livrets militaires du
soldat Meusburger,
l’un français, l’autre
allemand. Il a toujours
gardé sur lui le livret
français, ce qui lui a
permis de prouver,
lorsqu’il a été fait
prisonnier, qu’il
était bien Français.
© AMS - dépôt
Meusburger
34 35Oscar Wittmer, habitant rue de Colmar à Sélestat,
est blessé au bras gauche et soigné en Hongrie.
En septembre 1946, le maire intercède auprès du
sous-préfet pour son rapatriement, en l’absence
de papiers d’identité, détruits en Hongrie. Selon
les dernières nouvelles reçues par son père,
Oscar travaillerait en Allemagne, en zone amé-
ricaine. Or, il s’avère que ce dernier est marié, a
un enfant et ne souhaite pas rentrer en France
pour le moment.
À côté de ces retours ou de ces belles fins, le
sort de nombreux Sélestadiens reste incertain.
Commence alors pour les familles l’attente, les
recherches et le long travail de reconnaissance...
En ce sens, la mairie de Sélestat réalise en
décembre 1946, à partir de clichés mis à disposi-
tion par les familles, un recueil de photographies
des disparus. Envoyé aux mairies des trois dépar-
tements pour consultation et mis à la disposition
du Gouvernement, il doit faciliter le retour des
citoyens. « L’exécution de ce projet nécessite une
dépense d’environ 60 000 FR, dépense qui serait
déjà justifiée par le retour d’un seul de ceux qui
sont encore absents. » (extrait de la délibération
du 4 décembre 1946).
Entre l’automne 1941 et l’hiver 1944-45, près de
127 500 Alsaciens-Mosellans sont enrôlés, sur les
quelques 200 000 appelés. Au total, 30 470 incor-
porés de force ne sont pas rentrés. Le tribunal
de Nuremberg reconnait l’incorporation de force
comme un crime de guerre dès novembre 1945.
Des travaux sont menés depuis 2013 par Renée
Baudot, nancéienne, pour que le statut de crime
contre l’humanité soit reconnu.
Témoignage de Tharsice Kuhn,
frère de Joseph Kuhn
« On » a dit que nous étions des lâches parce que
nous y sommes allés, sur ces fronts allemands.
« On » a aussi traité Joseph de lâche parce qu’il
s’est caché plutôt que d’affronter. Au fond, nous
n’avons vraiment pas eu de chance, nous autres
Alsaciens. Si nous avions vécu dans la France de
« l’intérieur », nous aurions vivoté sous le régime
de Vichy, nous serions tous devenus résistants
vers 1944 et puis nous aurions traité tous les
autres de boches, sans distinction, sans réflexion
et sans complexe. Je livre là un jugement à l’em-
porte-pièce, je le sais bien et le reconnais sans
peine, mais j’estime en avoir le droit. Car depuis
1947, je défends la mémoire des miens. »
Recueil de photographies des disparus, décembre 1946 (extrait)
© AMS - 104W
Paul Saettel,
portant l’uniforme
allemand puis
français
© AMS - dépôt Saettel
36La gare de Sélestat, d'où sont partis de nombreux incorporés de force sélestadiens
© AMS - Fi
Stèle des anciens de Tambov
En 2002, la Fédération interdépartementale des
anciens de Tambov offre à la Ville de Sélestat
une statue en bronze d’Orlando Longhi,
artiste d’Illzach, symbolisant la souffrance des
prisonniers alsaciens, incorporés de force.
« Un prisonnier en voie d’être libéré doit
laisser sur place son camarade mourant,
victime du froid et de la faim ». Ce monument,
en mémoire de ceux qui ont laissé leur
vie dans les camps russes, est placé sur le
parvis de l’église Notre-Dame de la Paix.
Commémoration
du 75e anniversaire
de la Libération, 2020
© Ville de Sélestat
Carte postale
de Sélestat, 1943
© AMS - Fi
38« À 11 ANS, ME VOILÀ ÉCOLIER
DU REICH. IL EST BIEN ENTENDU
FORMELLEMENT INTERDIT
DE PARLER FRANÇAIS... »
Extrait du témoignage de Jean-Paul Hihn, 1940
Sélestat appartient
au réseau national des Villes
et Pays d'art et d'histoire
Le label « Ville d'art et d'histoire » est
attribué par le préfet de région, après
avis de la commission régionale du
patrimoine et de l'architecture, aux
collectivités territoriales qui mettent
en œuvre des actions d'animation
et de valorisation de l'architecture
et du patrimoine. Il garantit la
compétence des guides-conférenciers,
des animateurs de l'architecture et
du patrimoine et la qualité de leurs
actions. Des vestiges antiques à
l'architecture du XXe siècle, les Villes et
Pays mettent en scène l'architecture
et le patrimoine dans sa diversité.
Aujourd'hui, un réseau de 201 Villes
et Pays d'art et histoire vous offre son
savoir-faire dans toute la France.
À proximité
Le Pays du Val d’Argent, le Pays de
Guebwiller, Mulhouse et Strasbourg
bénéficient de l’appellation Villes
ou Pays d’art et d’histoire.
Le service Ville d’art et d’histoire
coordonne les initiatives de Sélestat,
Ville d'art et d'histoire en collaboration
avec la DRAC Grand Est.
Conception / Réalisation graphique
Carole Menzer, Ville de Sélestat
Textes
Anne-Laure Fabre, Archives
municipales de Sélestat
Maquette
D'après Des signes studio
Muchir Desclouds
Photographies
Archives municipales de Sélestat
(AMS), Bibliothèque Humaniste
de Sélestat (BHS), Ville de
Sélestat, Annuaire des Amis de la
Bibliothèque Humaniste de Sélestat
(ABHS), Archives de la Ville et de
l'Eurométropole de Strasbourg
(AVES), Mémorial d'Alsace-Moselle,
Bibliothèque municipale de Colmar
Contributions
Nadège Cardot, service Ville d'art
et d'histoire et Laurent Naas,
Bibliothèque Humaniste
Bibliographie
Victime du paradoxe, Joseph Logel
2005. Malgré moi sur les routes de
l'enfer ou l'odyssée d'un incorporé de
force alsacien de 19 ans (Malgré-nous)
dans les troupes de la Wehrmacht sur le
front russe en 1943, Alphonse Golling.
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67600 Sélestat - 03 88 58 07 20
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