Offres
API
Connexion
Documents similaires
unknown - pages 44 a 45 A l ecoute des associations 1
unknown - pages 44 a 52 Les aventures de l Ernesse 2
unknown - pages 38 a 40 Ambassadeurs des ecoles du desert
unknown - pages 24 a 30 Les symboles de la Republique
unknown - pages 41 a 43 Des Hessois racontent
unknown - pages 34 a 44 La plante du Rouche Vetue
Déliberation - pages 36 a 37 Vie du village 2
unknown - pages 35 a 38 Des Hessois racontent 1 Web
unknown - pages 8 Avis de recherche Web
unknown - pages 1 Mot du Maire
unknown - pages 38 a 44 Le secretaire de mairerie
Document publié le Jeudi 1 janvier 2037 par la commune d'Hesse.
Lien du pdf (unknown - pages 38 a 44 Le secretaire de mairerie)
Thèmes du document : Animaux, Aménagement du territoire, Guerre en Ukraine,
Les belles histoires
de nos mémères
- 3 -
Le secrétaire de mairerie
– Me v'là dans d' beaux draps, c'est moi qui t' le dis, ma bonne Louise. Mais quesse que j' m'en vas donc fére avec tous les papiers de la mairerie(1) ! Le maire, c'est moi : c'est vrai. Mais c'est tout d' méme pâs moi qui vas m' occuper de tout la paprassrie-là ! Tout d'abord j'ai pâs l' temps, avec tous les ouvrâches (2) des bétes et des champs que j'ai sur les bras maint'nant que not' Ernesse est soldat. Et pis te sais que j'ai pâs les études pour comprendre tout ce charabia, méme que j'ai mon certificat. I' faut qu'on trouve un nouveau secrétaire de mairerie pour le temps qu' le pére Vassaux est malâte.
– Et bien malâte qu'il est, c'est Madame Vassaux qui m' l' a dit pâs plus tard que c' matin en cherchant mon pain. Avec son attaque, sa bouche est comme tordue et sa main droite est tout raide. P'têt' bien qu'i' s'ra pu jamais comme avant, le pére Vassaux. C'est pâs la peine de t' retourner les sangs à cause de ça, tout finira par s'arranger, va. T'as presque rien dîné à midi, viens que j' te fasse une belle om'lette avec des chavons (3) avant que t'ailles donner à boire aux vâyons(4). Ou bien te veux que j'ouvre un bocal de j'lée(5) ?
– Quesse je f 'rais dong si je t' avais pâs, ma bonne Louise. Comme j' te connais, ma tout belle, je gâge que (6) te vas me souffler une idée pour la mairerie avant que j'ai ressuyé mon couteau ! Donne-moi dong la miche et sors la pelle(7) pour l'omelette. Fais-moi-zen une belle avec six œuffes, j'ai une faim d' loup ! Oussqu' elle est dong not' Ugénie ? A s' t' heure, elle devrait déjà êt' en train d' fourrâger les lapins. Te vas quand méme pâs m' dire qu' elle routsse(8) encore au villâche ?
– Elle est partie à Sarrebourg avec le train d' midi. Elle rentrera pâs avant les 7 heures et demie, avec le train du soir. Te sais, elle est pâs tout seule : ya la Ninie du p' tit Jâcques qu' est avec, et pis la bianche du nouâr Schneider(9) , et aussi l'Odile du Goutti et encore la Philoméne du facteur, et pis encore une pére d'autes(10). I' sont toute une tripotée(11). I' sont partis au coiffeur se couper les ch'veux pour la noce d' la Paulette et du Joseph.
– L' Ugénie qu' est partie se couper les ch'veux ? Mais elle veut ma mort !
– Oh ! arrête-ouâr tes lamentâtions, Léyon, ça commence à dev'nir musical tes histouâres. On est quand méme pu au moyen-âche ! Te m'en fais un sâpré vieux pére rouspétâ(12) ! Pourtant t'es pâs si béte que ça pissque les gens d' Hesse t' ont pris pour maire. Te peux pâs êt' un peu moderne, non ? Et pis, quesse que ça peut dong bien t' fére que l' Ugénie elle se coupe les ch'veux ? Elle a quand méme 23 ans, note fille, c'est pu une gamine.
– C' est les femmes de mauvaise vie qui s' coupent les ch'veux. Te trouves ça beau, toi, d'avoir la pouillote(13) à l'air ? Faudrait p' t' êt' pâs qu' elle tarde à s' dénicher un mari, à moins qu' elle veut êt' cath'rinette peut-êt' ?
– Je vais t'apprente qu'elle fréquente ...
– Mong, n'en v'là une grante nouvelle ! Dis ouâr Louise, c' est pâs la première fois qu'elle sort avec quelqu'un, l' Ugénie. Tout s' qui porte chêpê ou kesquette sur le finâche(14) lui tourne autour, comme les mouches à merde autour de note froma(15).
– C' est qu'elle est pâs trop peute(16), namm ouâr(17). Et elle fait pâs d' mal ...
HESSE-INFOS N° 37 / Janvier 2010 page 38– Elle a marché(18) avec le p' tit Jeannot des Bagard et pis aussi avec le plus jeune des Fabry. Et pis ya eu le Mimile du nouâr Schneider qui a méme v'nu une pére de fois jusque dans not' cuisine boire un cafê. Avant lui ya eu le sui d' Hermelange qu'avait une pétrolette(19). Elle a méme parlé avec le commis boucher, le roûche qu' est tout hersi(20). Et pis ...
– Et pis avec le pére, le fils et le saint-esprit ! T' as pâs bientôt fini avec tes fiâffes(21) ? Te crois tout s'que les grantes langues du villâche te disent. Moi j' te dis que c' est une bonne petite, not' Ugénie, mais elle veut pâs se marier avec le premier venu. Elle veut fére un mariage d'amour, qu'elle dit. Comme la princesse Elisabeth des Anglais. Te veux savoir pour qui qu'elle en pince à s' t' heure ?
– Méme si j' te dis que j' veux pâs le savoir, te m' le diras quand méme ! Alors vas-y ... mais j'ai mon idée : ça s'rait pâs des fois le Bastien d' la Mélie de derrière l'église ?
– Mong ! Quelle idée ! Le noceur de cordonnier-là pour not' Ugénie ? N'en v'là un beau parti ! T'es pâs un peu maboule, Léyon ? Elle mérite mieux qu' ça, va. C 'est le Michel Sellier qui la courtise, le fils unique d' la Jeanne Marien qui habite de nouveau à Hesse depuis qu' son Lucien a la retraite des ch'mins d' fer. Le Michel-là a été à l' école des péres de Molsheim et i' travaille maint'nant dans un bureau à Sarrebourg. Il a une belle place, lui. Justement, j' me disais qu' i' pourrait bien remplacer le pére Vassaux à la mairerie, te crois pâs ? I' s'y connaît en écritures et i' dirait p' t' êt' pâs non de gagner quéques féniches (22) en plus ? Ça mettrait du beurre dans ses épinards.
– J' peux toujours lui en toucher deux mots, on verra bien. Mais i' connaît pâs les gens d' Hesse, il a grandi loin du villâche, méme si i' v'nait pour les grantes vacances chez sa mémère Marien. Et pis, essqu' i' saura ...
– Essqu' i' saura quoi ? Te cherches un secrétaire de mairerie, oui ou non ? Et le pére Vassaux, essqu'il est d' Hesse, lui ? Non, namm ! Et pourtant il a bien appris qui qu' c' est la p'tite Jeanne et le nouâr Schneider, la bianche du Jules, la roûche Marthe, le Pain-long, le Fîfouais et la belle Cécile, le Goutti et le Fridel, la mére Fôssart et le Hans d' la Jeannine(23). Le pére Vassaux, i' connaît tous les gens d' Hesse comme s'il était né ici.
– Quand t'as raison t'as pâs tort ! J'irai le voir dimanche, le Michel Sellier. P' t' êt' ben que me v' là tiré d' affaire. Viens dong là ma bonne Louise que j' te serres dans mes bras et que j'te donne un bon gros chmoutsse(24) !
– Oh ! mon grand bêta d' Léyon, on a pu l'âge des folies, va, laisse ça aux jeunes. Faut qu' j' aille donner le touillon(25) aux cochons. Te f'rais bien de rôter tes propes z'habits(26) et d'aller keviller(27). J' viendrai pour traire dès qu' j' en ai fini avec les poules. L'Ugénie f'ra les lapins (28) dès qu'elle rentre, elle l'a promis.
– Te sais, j' les ai vus l'aûte soir quand je rev'nais de la mairerie, leurs deux du Michel Sellier, mais i' zétaient pas tout seuls, yavait les deux râces du maréchal(29) avec. Ça f'rait un beau parti pour not' Ugénie, le Michel- là.
Mais le jeune homme n'accepta pas de remplacer le père Vassaux, expliquant qu'il prenait des cours du soir à Sarrebourg pour devenir comptable et qu'il n'aurait donc pas le temps de s'occuper du secrétariat de mairie. Léon Plumet, maire de Hesse, était désemparé et envisageait d'aller exposer la situation au sous-préfet, lorsqu'un beau jour, en fin de matinée ...
– Ugénie, v'là qu'on toque à la porte, t'entends donc pâs ! Va ouâr qui qu' c'est, j'ai les deux mains dans la farine ...
C'était l'adjoint au maire, Paul Fabry, qui pénétra dans la cuisine, sa casquette à la main.
– Bien le bonjour la Louise, et comment qu' ça hoille(30) ?
– Ça pourrait aller mieux si mes rumâtisses me faisaient pâs si mal !
– Quesse te veux, ma pôfe, on rajeunira pu ! V'là qu' j' améne des bonnes nouvelles à not' maire ! Je crois bien qu' j' ai trouvé quelqu'un qui va remplacer le pére Vassaux pendant quéque temps. Oussqu'il est le Léyon ? Te vas quand méme pâs m' dire qu'il est aux champs avec tout la puie qu'a tombé cette nuit ?
– Oh ! que non ! I' répare nos câbinets(31) : la planche est tout pourrie et on manque de tomber dans l' trou à chaque fois qu'on pose les fesses dessur. Ugénie, va dong ouâr l'app'ler, le popâ (32) ! Et r'viens pâs à vide de l'écurie, rapporte les kmatierres(33) que te vas éplucher pour midi. Alleye, ouste, quesse t' attends dong ? Et tâches pas de traboucher dans le panier de tournipsses(34) comme l'ôte-de-fois que te t'as frâlé la grosse daîlle(35) !
– Faut tout lui dire à vot' Ugénie, namm ! C'est comme avec not' Marguerite ! C' est guère une aidante(36), va. I' peut y avoir un tâs d' vaisselle d' sur la pierre d'eau(37), elle la voit pâs si sa mére lui dit pâs. Faut tout lui
HESSE-INFOS N° 37 / Janvier 2010 page 39dire ! Ah ! qué jeunesse !
– Eh ! oui, Popaul, de mon temps c'était aut' chose ! Te prendras bien un verre de vin ?
– Si t' veux, j' dirai pâs non ! Ah ! v'là not' maire !
– Eh ben ! l'adjoint, i' paraît que t'as une bonne nouvelle à m'annoncer ?
– Et je veux, oui ! Le secrétaire de mairerie de Chnèquebèche(38) s'rait d'accord de venir pour une pére d'heures chez nous-zaûtes de Hesse en remplacement du pére Vassaux. Te sais qu' le maire de Chnèquebèche est mon beau-frére, namm. L'ôte de fois quand il a v'nu chez nous, j' lui ai raconté nos soucis. Et i' m'a dit que ça pourrait p' t' êt' s'arranger avec son secrétaire de mairerie à lui. Il allait voir ça et i' m' tiendrait au courant
– Et pis ?
– Eh ben ! il est d'accord ! Thomas Hans qu' i' s'appelle. I' viendra sam'di pour 9 heures à la mairerie de Hesse. A toi de conclure, mon vieux Léyon, c'est toi le maire, pâs moi ! A la tienne !
– A la tienne, Popaul ! N'en v' là encore un qu' les doryphores(39) n'auront pâs !
Thomas Hans, 25 ans, célibataire, devint le nouveau secrétaire de mairie de Hesse, remplaçant au pied levé Monsieur Vassaux malade. Il y en avait des choses à apprendre et à savoir dans cette nouvelle mairie, des dossiers à remettre à jour, des retards à rattraper. Et ce ne sont pas le maire ou l'adjoint qui pouvaient aider beaucoup ! On a beau dire, mais, pour être efficace, il faut s'y connaître en formulaires de toutes sortes, en textes officiels, en lois et en décrets. Lire les uns, remplir les autres, en classer d'autres encore, c'est déjà toute une affaire, vous en conviendrez. Mais trouver le bon document en quelques secondes, sans coup férir, dans l'épaisse jungle des dossiers entassés, des classeurs serrés comme des sardines dans leur boîte, c'est un acte qui tient de la virtuosité. Il n'y a pas d'autre mot.
Thomas Hans donnait entière satisfaction : on le trouvait toujours souriant et serviable, poli, courtois et, pour finir, discret et efficace. Les Hessois n'étaient pas avares de compliments à son égard, à commencer par Monsieur le maire en personne.
Le seul petit défaut du secrétaire de mairie remplaçant était ses fréquentes discordes avec l'orthographe française. Souvent, il lui arrivait d'ouvrir le dictionnaire pour s'assurer de la juste écriture d'un mot. A sa décharge, Thomas Hans s'exprimait plus souvent en patois germanophone lorsqu'il était à Schneckenbusch, puisque le français ne se pratiquait qu'occasionnellement dans ce village limitrophe de Hesse. De plus, Thomas Hans n'était sans doute pas toujours à l'aise lorsqu'il conversait avec les Hessois, ceux-ci usant d'un parler local parfois difficilement compréhensible aux non initiés. Un soir que le secrétaire était assis à son bureau à ouvrir des courriers, le maire entra, salua, prit place derrière deux piles de dossiers et ouvrit un registre d'état-civil. Redressant la tête, il s'adressa à son secrétaire :
– Dites ouâr, Thomas, vous avez pensé à remplir le formulaire pour la carte d'identité d' la Cath'rine Klein ? C'est qu' elle y voit pu trop et vous aviez dit que c'est vous qui feriez les papiers à sa place.
– Ben oui, m'sieur Plumet, les voilà, c'est fait !
Le jeune homme se leva et s'approcha du maire, papier en mains. Comme il s'apprêtait à tendre le document pour signature, il se pencha et jeta un œil furtif sur les pages ouvertes du registre. Son regard s'arrêta sur la ligne où, par bonheur, étaient consignés des renseignements concernant Catherine Klein. Discrètement, Thomas retourna alors vers son bureau et y chercha quelque chose qu'il ne trouvait pas.
–
– Eh ben ! vous v'là d'jà sauvé ! dit le maire. I' faut bien que j' le signe, ce papier, pour qu'i' parte à la sous- préfecture. Ess' que vous auriez perdu quéque chose à farfouiller comme ça sur vot' bureau ?
– Oh ! m'sieur l' maire, je cherche une plume et j'en trouve pas !
– Une plume ? Mais pour quoi faire dong ?
– Je crois bien que j'ai fait une faute d'orthographe sur le formulaire. Enfin, vous me connaissez, dites ! L'orthographe et moi ...
– C' est rien va, Thomas. Tout l' monte peut se tromper, moi en premier. Alors, elle est où, la faute-là ? Suffit d' la corriger, non ? Montrez ouâr ...
– Bah, c'est juste au début. La Catherine, il faut que je lui gratte le Q ...
– Et voilà qui fera une deuxième faute ! Et une grosse faute de politesse, celle-là, crois-moi mon gars !
HESSE-INFOS N° 37 / Janvier 2010 page 40Parce que gratter le Q d' la Cath'rine Klein, c'est quéque chose qu'elle te pardonn'rait jamais !
Et les deux hommes de partir d'un rire tonitruant, l'un et l'autre hilares en songeant aux paroles qui venaient d'être prononcées. Ce fut certes un excellent moment de secrétariat de mairie ! A partir de ce soir-là, Léon Plumet considéra son secrétaire de mairie comme un proche, le tutoyant, l'initiant aux subtilités de la société hessoise et l'invitant de temps à autre à partager un repas de famille. Ce qui ne fut pas pour déplaire à Mademoiselle Plumet, Eugénie de son prénom, qui ne fut pas mécontente de l'attention que se mit à lui porter le jeune secrétaire de mairie.
Or, la demoiselle Plumet se laissait alors conter fleurette par Michel Sellier, sans toutefois encourager celui-ci à aller plus avant dans leur bluette. Michel Sellier voyait d'un mauvais œil la relation qui commençait à se nouer entre sa belle et le secrétaire de mairie remplaçant. Avec quelques amis, il décida de donner à Thomas Hans une leçon, pour lui apprendre à ne pas chasser sur ses terres. Il se devait de ridiculiser son concurrent, afin d'essayer de l'éloigner de celle qu'il considérait comme sa promise.
Un soir, alors que Michel Sellier et ses compagnons étaient attablés au bistrot de la belle Cécile, tapant une belote, voilà qu'arriva Thomas Hans qui s'installa au comptoir. Il venait de temps à autre prendre un verre en quittant la mairie, afin de se familiariser avec la population hessoise. Tout en buvant sa bière, il écoutait la conversation animée des jeunes gens.
– J'en ai vu un pâs plus tard qu' hier soir. I' buvait dans la Bièvre, tout près du Ritterwald (40). Une belle béte que j' vous dis !
– T'es bien sûr que c' est un darou que t'as vu ?
– Ma main à couper que c' en est un ! J' parie méme que c' est un bock(41), sui que j'ai vu hier. Une farce de béte(42), noire de peau avec plein de taches plus claires, et des p'tites oreilles tout pointues ...
– C'est un blaireau que t' as vu, oui !
– J' t'en foutrai moi d'un blaireau ! Dis tout d' suite que j' radote. C'était un darou, j'en suis sûr. Méme qu' i' s'a sauvé quand j'ai tapé dans mes mains, et à une vitesse que te croirais que c'est un renard.
– C' est qu' le darou est peureux, faut pâs fére de bruit si on veut s'approcher pour bien voir ses yeux. Paraît qu' i' sont roûches et qu' i' brillent comme la braise.
Thomas Hans s'approcha alors de la table des joueurs de cartes, et leur demanda ce qu'était un darou. Il n'avait jamais entendu parler de cet animal.
– C' est une béte qu'on trouve dans la forêt d' Hesse, près de Harsville(43). Un bock de darou(41), ça court aussi vite qu'un lièfe et ça grogne comme un zinguié du bé-bô(44).
– Sauf qu'il a pâs de dents, le darou.
– Ceux qui arrivent à lui toucher les poils d' la queue sont sûrs de connaître sept ans de bonheur !
– Allez les gars, on y va, à la chasse au darou, s'exclama soudain Michel Sellier. Cécile, donne-nous ouâr un sac et d' la ficelle ! Venez avec nous, Monsieur le secrétaire de mairerie.
– Un sac ? demanda Thomas Hans. Et pour quoi faire ?
– Mais pour ram'ner un darou à la belle Cécile, va ! Elle s' en f'ra un cache-nez pour l'hiver. Je passe prendre mon fusil et j' vous suis. Allez, vous-zaûtes, ne traînez pâs : la lune pourrait se cacher et i' f'rait noir comme dans le trou di ki d'un noir mokrè(45) ! On verrait pu rien !
Le petit cortège partit vers la forêt de Hesse qui n'était guère éloignée. Arrivés près de la maison forestière, les jeunes gens s'engagèrent à la queue leu leu sur un sentier, parlant tout bas et scrutant les taillis. Le vent soufflait et le sol était humide. Soudain, l'homme de tête s’arrêta.
– V' là des trâces sur le sol ! Donnez-moi ouâr la lampe de poche, chuchota-t-il.
– C' est le pied du darou, affirma aussitôt Michel Sellier.
– C' est peut-être un chien, hasarda Thomas Hans.
– Non, je m’y connais, moi, c’ est vraiment le darou, dit Michel. I' faut s’organiser : comme c’ est la première fois que vous venez avec nous, c’est vous qui allez tirer d'ssus. Je vous donne le fusil et le sac.
– Mais, je ...
– Allez, faites pâs d' maniéres, vous en crevez d'envie d'attraper un darou ! On sait c' que c'est, nous-zaûtes, on a tous passé par là, va ! On va rabatte la béte sur vous, et vous tirez dès que vous la voyez. Faites bien
HESSE-INFOS N° 37 / Janvier 2010 page 41attention : elle peut vous zoquer(46) en un rien d' temps et vous fére zouner(47) les quat' fers en l'air. Faudrait pâs qu' le darou vous taille en pièces !
– Mais ...
– Pas d' mais ! On compte sur vous. A t' à ' l'heure ! Faites gaffe à pâs chnouffer(48) trop fort !
Bien malgré lui, Thomas se retrouva avec le fusil et le sac dans les mains. Il se blottit derrière un buisson et tous les autres s’éloignèrent en silence. Il scrutait la nuit noire. Des formes inquiétantes zigzaguaient dans les branches. Le vent soufflait de plus en plus fort. Les branches craquaient. Les secondes, puis les minutes passaient … Thomas commençait à trouver le temps long. Quelques gouttes commencèrent à tomber. Soudain un grincement sourd se fit entendre et des pas résonnèrent. Une silhouette apparut.
– Hé, toi, quesse te fais là ?
Thomas se recroquevilla sur lui-même, retenant son souffle, ne sachant à quel saint se vouer.
– Ah, proparien, j' te prends la main dans l' sac ! Ton affére est faite ! Bouge pâs ou j' te tons(49) !
Dans la pénombre, Thomas reconnut la casquette du garde-chasse.
– Mais, je … C' est pas ce que vous croyez ...
– Monsieur le secrétaire de mairerie, j' vous prends en flagrant délit de braconnage.
– Thomas, apeuré, n'en menant pas large, répondit en bredouillant :
– Mais, je ... je suis venu chasser le darou avec d'autres jeunes hommes de Hesse.
– Le darou ? Mais c' est qu' vous m' prenez pour un con ? Y'a pâs un seul darou sur tout le ban ! C'est une fiâffe(21) grosse comme une montagne que vous m' chantez là. V'nez avec moi, vous vous esspliqu'rez chez l' maire. I' va vous dire, lui, si ya des darous dans la forêt d' Hesse. C'est pâs Dieu possîpe de croire des âties (50) pareilles, à vot' âge et avec tout c' que vous savez !
Tout penaud, Thomas suivit le garde-chasse. La pluie avait redoublé de violence. En arrivant aux premières maisons du village, le garde se tourna vers son compagnon et lui dit :
– I' fait froid et on est tout mouillé, allons dong boire un bon brulot(50) chez la Cécile. Ça nous requinqu'ra tous les deux, va ! Allez, faites pâs cette téte-là, Monsieur le secrétaire de mairerie ! Ya pâs eu crime tout d' méme !
Thomas Hans suivit le garde de mauvaise grâce. Au moment où ils poussèrent la porte du bistrot, un immense éclat de rire monta de la salle enfumée. Ils étaient tous de connivence, ainsi que le garde- chasse. Thomas comprit alors, mais un peu tard, qu'il s'était fait piéger. Comme il n'était pas rancunier, il rit avec les autres et les assura qu'il saurait désormais reconnaitre un darou s'il en trouvait un sur son chemin !
Lorsque le lendemain l'histoire vint aux oreilles de la demoiselle Eugénie Plumet, celle-ci rompit définitivement toute relation avec Michel Sellier et décida de faire du secrétaire de mairie son bonnami(51). Léon et Louise Plumet en furent fort aise.
– I' vaut mieux avoir un gendre qui hâchepaille(52), namm dong(17), qu'un celui qui s' moque des brafes gens, hein, ma bonne Louise, quesse t'en penses, dis ouâr ?
– T'as raison, mon brafe Léyon ! Surtout que le Michel Sellier-là, le v'là maint'nant qui fait son Phalsebourg(53) passque le v'là qu'est comptâpe dans son bureau à Sarrebourg. I' s' prend pour d' la haute volée(54), va. Ça porte pâs chance de péter pu haut qu' son ki, alleye !
Photo de la page 38 : il s'agit de Madame Elisabeth DROUIN née CHRISMANT, épouse de Constant DROUIN. C'est l'arrière grand-mère paternelle de René et Denis GEOFFROY et de Simone GOLDSCHMITT, née GEOFFROY. C'est aussi l'arrière grand-mère maternelle d'Yvette BLAISING.
Plumet, Fabry, Sellier, Marien et Bagard sont des noms de famille hessois, bien qu'aujourd'hui disparus.
HESSE-INFOS N° 37 / Janvier 2010 page 42Notes
1. la mairerie : c'est ainsi que l'on nommait il y a quelque temps la mairie !
2. les ouvrâches : ensemble des travaux habituels d'entretien, alimentation et soin des animaux domestiques , effectués matin et soir de chaque journée, et immédiatement suivis de la traite des vaches.
3. une om'lette avec des chavons : une omelette avec des lardons fumés
4. les vâyons : les veaux
5. la j'lée : le fromage de tête de cochon
6. je gâge que : je parie que
7. la pelle : la poêle à frire
8. routsser : traîner sans but précis, vadrouiller
9. la bianche du nouâr Schneider : la fille aux cheveux blonds d'un homme nommé Schneider ayant les cheveux noirs ! 10. une pére d'autes : plusieurs autres
11. toute une tripotée : un grand nombre
12. un pére rouspétâ : un homme qui rouspète souvent
13. la pouillotte à l'air : la nuque tondue
14. Tout s' qui porte chêpê ou kesquette sur le finâche : tout ce qui porte chapeau ou casquette sur le territoire hessois 15. not' froma : notre fumier
16. elle est pâs trop peute : elle n'est pas trop vilaine ... donc, c'est une belle fille !
17. namm / namm ouâr / namm dong : n'est-ce-pas
18. elle a marché : elle a fréquenté un jeune homme
19. une pétrolette : une sorte de mobylette
20. le roûche qu'est tout hersi : un jeune homme roux aux cheveux ébouriffés, plein d'épis 21. des fiâffes : des bavardages mensongers
22. quéques féniches : quelques pièces de monnaie (vient du mot allemand « pfennig ») 23. Certains de ces surnoms sont fantaisistes, inventés, mais d'autres ont réellement été portés par des Hessois. C'est ainsi que « la belle Cécile » était « pour de vrai » la tenancière d'un bistrot, qui s'élevait près du canal, presqu'en face de « La galette gourmande ». Ce café a été détruit par un incendie.
24. un gros chmouttsse : un gros baiser
25. le touillon : nourriture des cochons, que l'on fait cuire dans une grande marmite avec de l'eau, constituée le plus souvent d'épluchures de légumes, de pommes de terre et de son
26. rôter les propes z'habits : enlever les habits propres pour mettre des vêtements de travail 27. keviller : changer la litière du bétail
28. f'ra les lapins : donnera à manger aux lapins
29. les deux râces du maréchal : les deux enfants du maréchal-ferrant
30. comment qu' ça hoille : comment ca va ?
31. les câbinets : les toilettes étaient parfois dans un cabanon au fond du jardin, mais elles pouvaient aussi être installées dans un coin de l'écurie. C'était une planche plus ou moins bien rabotée, avec un trou au milieu ! Il n'y avait bien sûr ni tout-à-l'égoût, ni fosse septique !
32. le popâ : le papa
33. les kmatierres : les pommes de terre
34. traboucher dans le panier de tournipsses : trébucher dans un panier de betteraves fourragères 35. te t'as frâlé la grosse daîlle : tu t'es écrasé le gros orteil
36. une aidante : une personne ardente à l'ouvrage
37. d' sur la pierre d'eau : sur l'évier
38. Chnèquebèche : Schneckenbusch, village voisin de Hesse. La frontière linguistique passe entre les deux villages : à Hesse, on parlait le patois lorrain, alors qu'à Schneckenbusch, tout comme à Hartzviller, autre village voisin, on parlait un dialecte germanique.
39. les doryphores : surnom donné aux Allemands, et, par extension, à tous les envahisseurs possibles. C'est un souvenir de faits qui se sont déroulés durant la 2ème guerre mondiale. Pendant l'occupation allemande, les habitants des territoires occupés devaient ramasser à la main les doryphores, ces coléoptères parasites qui détruisaient les plants de pommes de terre. Ils étaient recueillis soit dans des boîtes de conserve, soit dans des bouteilles, et on devait les apporter à la mairie. 40. le Ritterwald : nom de la ferme située dans la forêt de Hesse, sur le ban de Scneckenbusch 41. un bock / un bock de darou : un mâle
42. une farce de béte : une drôle de bête
43. Harsville : Hartzviller, village voisin de Hesse
44. un zinguié du bé-bô : un sanglier du bas-bois
45. le trou di ki d'un noir mokrè : le trou du c... d'un nègre noir !
46. zoquer : cogner le front
47. zouner : projeter en l'air
HESSE-INFOS N° 37 / Janvier 2010 page 4348. chnouffer : respirer
49. J' te tons : je t'étends violemment à terre
50. des âties : des bêtises
51. un brulot : eau-de-vie mélangée de sucre que l’on fait brûler dans une assiette. C’est, paraît-il, un remède souverain contre la grippe et autres maladies hivernales.
52. son bonnami : l'ami de cœur, le fiancé
53. hâchepailler : parler en allemand ou comme un Allemand
54. faire son Phalsebourg : faire le malin, le crâneur
55. I' s' prend pour d' la haute volée : il s'imagine être d'un niveau social supérieur
Le récit « Le Q de la Catherine » est paru dans l'ouvrage intitulé « Contes et légendes de Moselle », rédigé par Daniel Dubourg (Editions De Borée). J'ai pris la liberté de le mêler à des propos que j'ai prêtés avec amusement à des personnages fictifs s'exprimant en « parler hessois d'autrefois ». M-O. Zdravic
HESSE-INFOS N° 37 / Janvier 2010 page 44