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Document publié le Jeudi 26 septembre 2024
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Thèmes du document : Éducation, Investissement et développement économique, Grandes et moyennes entreprises,
N ° 2 0 2 4 - 0 2
RAPPORT DE SYNTHESE
TRAVAUX DE LA COMMISSION DE L’EDUCATION, DE LA
CULTURE, DE LA COHESION SOCIALE ET DES ENJEUX
SOCIETAUX ET DE LA COMMISSION DU
DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE, DU NUMERIQUE, DE
L’AMENAGEMENT DU TERRITOIRE ET DE
L’ENVIRONNEMENT
PRÉSIDÉES PAR
Mme Muriel FAGNI & Mme Nadine NIVAGGIONI2
CONTRIBUTION AU RAPPORT D’ORIENTATION SUR LA
POLITIQUE LINGUISTIQUE3
« A lingua faci cultura, a cultura faci cumunità è a cumunità faci
sucietà ».
TABLE DES MATIÈRES
Préambule ...............................................................................................................................4
Introduction.............................................................................................................................6
I) Renforcer la place de la langue corse dans le système éducatif..............................6
1) Le renforcement de la mallette pédagogique.................................................................7
2) Les expériences en crèches publiques : du bilinguisme à l’immersion ....................7
3) L’immersif expérimental dans les écoles élémentaires publiques ............................8
4) Le second degré, une ambition à renforcer ..................................................................104
5) La formation des agents, hors Education nationale, en contact avec le public jeune
11
6) L’Università di Corsica, fer de lance d’une dynamique de revernacularisation ....11
7) Soutenir et valoriser le réseau d’enseignement immersif associatif.......................12
II) Réinscrire la langue corse comme langue naturelle dans l’espace social et
économique ..........................................................................................................................14
1) Irriguer l’espace social .......................................................................................................14
a) La langue dans l’espace institutionnel............................................................14
b) Média et numérique : irriguer les nouveaux moyens de communication pour
revaloriser l’usage de la langue .............................................................................14
c) Renforcer le soutien aux différents acteurs, et notamment les structures
associatives, en matière d’apprentissage, de promotion et de diffusion de la
langue corse..............................................................................................................15
2) Faire de la langue un atout pour la promotion professionnelle et dans l’activité
économique...............................................................................................................................18
a) Un statut qui reste à définir, dans une évolution importante de l’offre
économique ..........................................................................................................................18
b) Des rémunérations et des revenus symboles de reconnaissance et de
valorisation ...........................................................................................................................20
c) Des échanges internationaux à construire .....................................................20
d) La généralisation et la valorisation de la formation des salariés publics et
privés 20
e) Le développement des savoir-faire et d’une économie touristique
intelligente ............................................................................................................................22
III) Créer une nouvelle dynamique en faveur de la langue corse ............................... 23
1) Un nécessaire statut de jure ............................................................................................23
2) La création d’un Office, véritable ministère de la langue et la culture corses et le
renforcement des moyens .....................................................................................................23
3) Une généralisation et un renforcement de l’évaluation .............................................245
Conclusion ............................................................................................................................256
PRÉAMBULE
Le 22 novembre 2022, l’Assemblée de Corse a pris acte de la présentation par le
Président du Conseil exécutif de Corse du rapport d’orientation sur la politique
linguistique.
Format innovant dans le cadre du processus parlementaire, l’institution d’un
modèle de rapport dit « d’orientation » participait ainsi d’une double volonté :
- une coopération et une articulation plus fortes du Conseil exécutif de Corse
et de l’Assemblée de Corse, dans le respect des prérogatives de chacun des
deux organes exécutif et délibérant ;
- une implication renforcée des instances consultatives de la Collectivité de
Corse et, plus largement, la société corse tout entière, dans les travaux de
la Collectivité.
Enfin, il est apparu important et symbolique que cette nouvelle méthode de travail
soit mise en œuvre pour la première fois sur un rapport consacré à la langue corse,
en rappelant qu’elle a vocation à s’inscrire de façon pleine, entière et naturelle dans
l’espace public insulaire.
Dans cet esprit, le rapport d’orientation sur la politique linguistique a été présenté
et discuté devant l’Assemblée de Corse et a par la suite fait l’objet d’un renvoi au
sein des commissions compétentes, afin de permettre un travail de fond sur le
sujet, qui a été réalisé au cours du premier semestre 2023.
Ce rapport s’organisait autour de deux axes complémentaires : tout d’abord, la
réaffirmation de l’objectif de reconnaissance juridique, nécessité opérationnelle,
ensuite, la mise en œuvre de fait d’une pratique généralisée de la langue corse,
afin d’évoluer d’une politique de la langue vers une réelle politique linguistique ;
ces deux aspirations ne dépendant pas, ni l’une ni l’autre, de la seule action de
notre Collectivité.
Dans ce cadre, la Commission de l’Education de la Culture, de la Cohésion Sociale
et des Enjeux Sociétaux et la Commission du Développement Economique, du
Numérique, de l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement, présidées
respectivement par Mmes Muriel FAGNI et Nadine NIVAGGIONI, ont débuté leurs
travaux.7
La Commission de l’Education de la Culture, de la Cohésion Sociale et des Enjeux
Sociétaux a engagé, dès février 2023, un important cycle d’auditions.
Dans un premier temps, la Commission a concentré ses travaux sur « le cycle de la
vie », de la petite enfance au grand âge en passant notamment par le système
éducatif et universitaire.
Ces travaux ont, ainsi, concerné le volet éducatif de la politique linguistique, au
travers notamment des retours d’expériences des acteurs et promoteurs des
initiatives éducatives, particulièrement dans le cadre immersif.
Dans un second temps, les auditions et les débats se sont concentrés sur les
objectifs et les propositions propres au développement de la langue corse, du
second degré à l’université, autour de deux grandes thématiques : d’une part, celle
de la formation et de l’évaluation, qu’il s’agisse des élèves ou des enseignants,
formateurs ou agents ; d’autre part, celle de l’appropriation de la langue, de la
continuité des apprentissages et des transitions d’un cycle à l’autre.
La Commission a ensuite orienté ses travaux sur le volet sociétal de la politique
linguistique.
Cette deuxième phase d’auditions et de visites de terrains a permis d’appréhender
la diversité des initiatives visant à développer l’usage et l’appropriation de la langue
corse et de constater la volonté partagée de la population de vivre dans une société
bilingue, confirmant ainsi les résultats de l’enquête sociolinguistique annexée au
rapport d’orientation.
Pour sa part, la Commission du Développement Economique, du Numérique, de
l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement, conformément aux
prérogatives qui sont les siennes, a souhaité consulter différents acteurs impliqués
dans la valorisation de la langue corse dans les activités économiques et sociales
(création, commerce, édition, médias, formation professionnelle…), dans l’objectif
d’aborder la thématique sous un prisme jusqu’à présent peu exploré, celui de
l’économie de la langue.
Pour ce faire, la Commission a invité des chefs d’entreprise, des responsables
d’organismes de formation, directeurs de production, directeurs d’éditions,
responsables ressources humaines et créateurs, qui utilisent la langue corse dans
le cadre de leurs activités économiques, afin de recueillir leurs témoignages.8
Les travaux ainsi menés ont permis aux commissaires de disposer des éclairages
de différents acteurs, d’appréhender la richesse des initiatives mises en œuvre et
de constater la volonté partagée de sauvegarde de notre langue. ; ils ont également
permis de faire émerger un certain nombre de préconisations, déclinées ci-après.9
INTRODUCTION
La langue corse, élément constitutif décisif de notre identité collective, est un
facteur essentiel de richesse et d’équilibre pour la société corse d’aujourd’hui.
De plus, l’enquête sociolinguistique commandée par la Collectivité de Corse
confirme notamment l’attachement fort des Corses à leur langue et leur volonté de
voir ses usages maintenus et développés.
Dans ce contexte, l’objectif affiché par le rapport d’orientation présenté par le
Conseil exécutif est de redonner à la langue corse sa place et son statut de langue
naturelle des Corses et de la société corse du XXIème siècle ; volonté, confèrent les
multiples décisions dans le domaine soumises à l’Assemblée de Corse, qui dépasse
les clivages politiques, la sauvegarde de la langue faisant l’unanimité au sein de
l’hémicycle.
Aussi, si des efforts importants sont déjà réalisés par notre institution en direction
de la langue corse, cette ambition implique que la Collectivité de Corse place la
langue au cœur de ses politiques publiques, dans une vision stratégique globale et
un effort partagé, au-delà des structures publiques, par l’ensemble du corps social.
Dans ce cadre, les travaux menés par les Commissions se sont attachés à apporter
une contribution construite, organisée et partagée, fondée sur l’analyse et
l’expérience des élus comme des acteurs de terrain.
Ces préconisations, d’ordre politique et opérationnel, ont vocation à enrichir le
rapport du Conseil exécutif, dans une logique de co-construction, afin de créer les
synergies nécessaires à l’objectif collectif de sauvegarde et de promotion de la
langue corse.
En termes de politiques publiques, ces ambitions se traduisent au travers de trois
axes principaux : renforcer la place de la langue Corse dans le système éducatif ;
réinscrire la langue Corse comme langue naturelle dans l'espace social et
économique ; enfin, créer une nouvelle dynamique, y compris institutionnelle, en
faveur de la langue.10
I) RENFORCER LA PLACE DE LA LANGUE CORSE DANS LE
SYSTÈME ÉDUCATIF
L’objectif avancé par les Commissions est de passer d’un enseignement bilingue
théorique à un enseignement bilingue réel, avec une promotion de l’immersion
comme outil au service de l’apprentissage de la langue.
La transmission familiale s’avérant moindre que par le passé1, le secteur éducatif
revêt donc une importance considérable. Dans ce cadre, différents leviers
d’intervention existent, de la crèche à l’université.
1) Le renforcement de la mallette pédagogique
La mise en œuvre d’une véritable planification des outils pédagogiques,
notamment à destination du jeune public, est fondamentale.
Plusieurs dispositifs ont déjà été mis en place, particulièrement au travers de
CANOPE, et il serait opportun aujourd’hui de renforcer les outils, à destination
notamment des enseignants, qui pourraient les utiliser en fonction, toujours, des
micro-contextes dans lesquels ils sont amenés à travailler.
Il conviendrait donc, pour élaborer une mallette pédagogique efficiente, de
fixer des objectifs précis, échelonnés en fonction des tranches d’âge (outils
pour les 3-4 ans, 5-10 ans, adolescents…), tant en direction de l’Education
nationale que des autres structures d’apprentissage.
1 Collectivité de Corse et MSC, (2021), Réalisation d’une enquête sociolinguistique sur la
langue corse - rapport final11
2) Les expériences en crèches publiques : du bilinguisme à
l’immersion
Les difficultés à surmonter
Les auditions menées par la Commission de l’Education, de la Culture, de la
Cohésion Sociale et des Enjeux Sociétaux, ainsi que les expériences
professionnelles de certain(e)s commissaires, ont confirmé que dans le « cycle de
la vie », la crèche pouvait, à certaines conditions, être le cadre d’une première
appropriation de la langue corse par les très jeunes enfants, qui possèdent une
capacité d’intégration de vocabulaires multiples et peuvent assimiler, comprendre
et parler plusieurs langues.
Les auditions et les retours d’expériences ont tous convergé pour souligner que ce
ne sont pas les capacités cognitives et linguistiques des très jeunes enfants qui
posent des difficultés pour instituer un véritable bilinguisme, à condition que les
pratiques quotidiennes les y exposent.
Cependant, l’ensemble des interventions en commission ont permis d’identifier
deux difficultés majeures :
la part décroissante du personnel corsophone dans les crèches ;
la relative inadéquation de « l’équipement linguistique standard » aux
besoins de formation en langue corse des personnels.
L’expérience réussie de la crèche municipale « Anghjulella » de la Ville Bastia
Le fonctionnement de cette crèche illustre la qualité de l’ingénierie et des
collaborations à mettre en place pour pérenniser avec succès une crèche bilingue
à vocation immersive.
Et ce d’autant que cette crèche s’inscrit dans une politique linguistique plus large,
ayant l’ambition de proposer une offre immersive complète, avec la création d’un
centre de loisirs immersif et l’accompagnement des établissements « Scola
Corsa ».
Un modèle de formation « sur mesure » du personnel12
Assuré par le service Langue Corse de la Ville de Bastia, il a été élaboré sur la base
d’entretiens individuels avec l’ensemble des personnels de la crèche. Débouchant
sur des formations « in situ » et sur des sorties en immersion, il permet de faire
cohabiter des sections où l’apprentissage se fait intégralement en langue corse et
des sections bilingues français/corse.
Une collaboration avec la Direction de la Langue Corse et la PMI de la Collectivité
de Corse
La collaboration et l’aide logistique de ces deux directions de notre Collectivité
s’avèrent essentielles pour le recensement des besoins et le développement des
projets. En effet, la crèche multiplie les activités (expositions, journal, soirées, etc.)
à destination des enfants et des parents.
Devant l’évidente réussite de cette expérience, la Commission a évoqué
différents scenarri : soit sa reproduction ailleurs en Corse, soit une
collaboration de cette crèche avec d’autres crèches municipales.
3) L’immersif expérimental dans les écoles élémentaires publiques
A l’issue de ses séances et visites de terrain, consacrées aux expériences
immersives dans le 1er cycle, la CECCSES a pu établir un certain nombre de
constats :
De l’avis unanime des personnels, les dispositifs bilingues en immersion font
la preuve de leur efficacité en ce qui concerne l’appropriation de la langue
et l’acquisition des compétences linguistiques par les enfants. En aucun cas,
l’immersion ne débouche sur un nouveau « monolinguisme » et
n’hypothèque l’apprentissage du français.
Cependant, malgré la démonstration de son efficacité, aucune véritable
filière ne permet à ce jour d’assurer une continuité entre les cycles et de
dépasser un stade expérimental (275 élèves en immersion dans les
établissements publics du 1er degré).13
Sur le plan administratif, deux obstacles empêchent, semble-t-il, l’essor de
l’immersion : la non-contractualisation des écoles au statut associatif et la
filière encore fragile, organisée par une simple lettre de cadrage, dans les
écoles publiques.
Enfin, sur le plan éducatif, la commission constate la critique unanime, par
les enseignants eux-mêmes, d’un système de formation (initiale comme
continue) qui hypothèque l’acquisition des compétences nécessaires par les
professeurs des écoles. En ce qui concerne la formation initiale, le
contournement du concours bilingue aux prérequis plus élevés, au profit du
concours standard, assèche le « réservoir » d’enseignants bilingues. Une
perte de compétences linguistiques que ne vient pas compenser la formation
continue, qu’il s’agisse de l’habilitation ou des autres formations, dans le
cadre obligatoire mais peu adapté des « 108 heures ».
De plus, pour le Primaire, malgré une bonne dynamique de départ, l’objectif de
100% d’offre bilingue et bilingue immersive fixé dans la convention entre l’Etat et
la Collectivité de Corse est loin d’être atteint. La dynamique initiale tend à
s’essouffler, essoufflement confirmé par l’absence d’ouverture de nouveaux sites
bilingues, la rupture entre le Primaire et le Secondaire et les difficultés nouvelles
créées par la réforme dite Blanquer.
L’enseignement bilingue dans le public semble donc connaître des difficultés liées
à diverses problématiques avec des résultats peu encourageants sur
l’apprentissage et la pratique de la langue.
A contrario, l’enseignement bilingue immersif a démontré des résultats probants ;
son élargissement et sa pérennisation sont donc fondamentaux.
L’exemple de l’école de Ghisonaccia
Lors de son audition par la CECCSES, la qualité de la présentation du projet
immersif expérimental de son établissement, par Mme la Directrice de l’école d’A
Ghisunaccia, a mis en lumière les problématiques auxquelles il convient de
répondre, dans le cadre d’une politique linguistique qui vise à « massifier »
l’enseignement de la langue corse et privilégier les filières bilingues immersives.14
Assurer les transitions entre les cycles et pérenniser une filière
L’objectif initial du projet de l’école d’A Ghisunaccia est de permettre aux enfants
issus de trois années d’enseignement en immersion à l’école maternelle et dont le
niveau de corse est très élevé, de poursuivre dans cette filière à l’école élémentaire.
Projet qu’il était auparavant impossible de mener dans la mesure où la lettre cadre
restreignait l’enseignement immersif à titre expérimental à la maternelle.
Faire cohabiter dans le même établissement une filière bilingue classique et une
filière immersive
Dans une école comprenant 16 classes bilingues, le projet tient compte de
l’hétérogénéité des niveaux de bilinguisme et de la volonté ou non des enseignants
d’intégrer un système de type immersif.
Le fonctionnement immersif ne pouvant être imposé à l’ensemble de l’école, le
dispositif était piloté par trois enseignants, les autres pouvant s’y greffer
progressivement.
Une cohabitation sera donc possible, pour un temps déterminé, dans
l’établissement d’une filière parfaitement bilingue et immersive (du CP au CE2) et
d’une filière « un peu moins bilingue ».
Avis des syndicats d’enseignants et de parents d’élèves : tenir compte des
différences de compétences linguistiques au sein du corps enseignant de l’école
Ce passage progressif à l’immersif est aussi contraint par des compétences
linguistiques insuffisantes de certains enseignants, notamment ceux dont
l’intégration dans le système bilingue avait été actée par une habilitation. Alors
qu’à l’inverse, les enseignants désireux d’intégrer le système immersif ont des
compétences élevées en langue corse.
« Scola Corsa », vers une contractualisation avec l’Education Nationale ?
Afin de mieux appréhender le fonctionnement de ce type d’établissement, la
CECCSES s’est également rendue sur le terrain à Biguglia et Bastia pour visiter les
établissements « Scola Corsa ».15
Outre la présentation de la spécificité des projets pédagogiques et des formations,
il a été souligné qu’il ne fallait pas opposer ces écoles et leur mode de
fonctionnement associatif au système classique de l’Education nationale.
Au contraire, il a été rappelé l’importance d’une contractualisation de ces
établissements avec cette institution.
Celle-ci, qui pourrait intervenir après une période probatoire de 5 ans, permettrait,
en collaboration avec l’INSPE (Institut National Supérieur du Professorat et de
l’Education) et l’ISLRF (Institut Supérieur des Langues de la République
Française), d’ouvrir des postes à un concours spécifique et de rémunérer les
professeurs.
L’importance stratégique de l’enseignement immersif n’a plus à être
démontré. L’ambition serait donc de parvenir à construire avec les autorités
académiques un système éducatif semblable à celui du Pays basque où
cohabitent aujourd’hui sur un même territoire, en totale complémentarité et
harmonie, des écoles immersives publiques et associatives. Dans le système
éducatif public, la langue corse y sera à la fois langue enseignée et langue
principale d’enseignement dans la majorité des matières, au sein d’un
environnement scolaire adapté.
Cela nécessiterait également la déclinaison, au sein de l’Education nationale,
du grand plan de formation langue corse dans le premier degré, en l’élargissant
aux professeurs des écoles bilingues qui souhaitent enseigner en immersion.
Par ailleurs, deux propositions ont été avancées par les personnes
auditionnées :
- l’instauration du concours bilingue comme concours unique de professeurs
des écoles, ce qui permettrait de généraliser le bilinguisme ;
- la création d’un concours spécifique menant à l’enseignement immersif, à
imaginer par contractualisation avec l’INSPE et l’ISLRF.
De plus, les communes et EPCI ont un rôle nouveau à jouer ; dans ce cadre, la
ruralité doit être soutenue et des objectifs doivent être fixés, établissement
par établissement.16
4) Le second degré, une ambition à renforcer
La rupture qui intervient entre le 1er et 2nd degré dans l’apprentissage de la langue
corse a été évoquée à plusieurs reprises et répond tout autant à des
problématiques sociales que sociétales, voire économiques.
Cet abandon pourrait, dans un premier temps, être évité en conjuguant bilinguisme
et plurilinguisme.
De plus, lors de son audition par la Commission de l’Education, de la Culture, de la
Cohésion Sociale et des Enjeux Sociétaux, M. le Recteur d’Académie s’est engagé
sur la mise en place d’une politique ambitieuse et à « la construction d’outils et
d’objectifs atteignables partagés ».
Reconnaissant la rupture effective entre le Primaire et le Secondaire, il a confirmé
qu’elle était plurifactorielle. Il a mentionné en particulier la problématique
sociétale, sur laquelle il a estimé qu’il serait judicieux de travailler en concertation,
afin de trouver du sens à l’enseignement de la culture et de la langue corse, au-
delà de l’identité, de l’histoire et des traditions. Les ruptures en 5e et au lycée
n’étant pas les fruits du hasard mais émanant des stratégies des élèves sur le sens
de l’utilisation de la langue corse dans leurs projets professionnels.
Il a également expliqué ne pas être opposé au concours unique et il a proposé de
travailler, à droit constant, avec la Collectivité afin d’améliorer le niveau des
candidats, avec l’ambition d’aller vers le concours bilingue afin d’atteindre les 20
postes et, éventuellement, d’en ouvrir d’autres.
A propos de l’enseignement immersif, il a souligné que plus aucun dogme du côté
de l’Etat n’empêchait le développement de cet enseignement. Il a proposé
l’organisation d’un séminaire sur ce thème dans le cadre du CALCC (Comité
Académique LCC).
M. le Recteur a également annoncé la création d’un pôle « Langue Corse »
répondant à la nécessité d’établir une stratégie globale, comme pour toute autre
langue vivante, avec les mêmes exigences et ouvrant la perspective très importante
du plurilinguisme.17
Le Pôle langue corse travaillera à l’échelle académique à cette stratégie, qui devra
être intégrée aux projets d’écoles et aux projets d’établissements.
Elle sera également déclinée au sein de l’Ecole Académique de Formation
Continue, pour mettre en place un véritable continuum, depuis l’habilitation et tout
au long de la carrière.
Il convient aujourd’hui de passer d’un enseignement bilingue théorique à un
enseignement bilingue réel, dans un cadre normatif spécifique pour
l’enseignement en langue corse, en massifiant la place de la langue corse dans
l’éducation par la généralisation de l’enseignement bilingue et immersif.
De plus, l’enseignement bilingue pourrait accueillir une troisième langue,
première étape vers le multilinguisme.
Par ailleurs, la création d’un parcours et de concours (CAPES) à double
compétences consacrant le disciplinaire et la capacité d’enseigner les
Disciplines Non Linguistiques (DNL) en langue corse est nécessaire.
Enfin, pour pallier les grandes variations de la qualité de l’enseignement de la
langue et du niveau réel de corsophonie des élèves, la mise en œuvre d’un
cadre d’évaluation commun semble s’imposer ; le système de formation
continue devant, pour sa part, être profondément réformé pour devenir
réellement efficient.
L’ambition du système éducatif associatif, de son côté, étant d’offrir une
continuité d’enseignement immersif de la maternelle à l’université, avec la
volonté d’ouvrir un premier collège à l’horizon 2029.
5) La formation des agents des collectivités, hors Education
nationale, en contact avec le public jeune
Le système éducatif public doit être irrigué par une pratique constante de la langue.
Ainsi, la formation, l’accompagnement et la valorisation des agents, notamment de
la Collectivité de Corse, en contact direct avec les publics scolaire ou jeune, serait
de nature à en permettre le développement.18
Cela pourrait concerner tant les agents de la CdC intervenant au sein des
établissements publics locaux d’enseignement que ceux d’autres collectivités, les
personnels des crèches, les personnels ATSEM…
L’exemple cité infra de la crèche municipale « Anghjulella » de Bastia, qui bénéficie
d’un modèle de formation personnalisé et adapté, permet ici de mesurer l’intérêt
pédagogique majeur de cet axe de travail.
L’ensemble des personnels intervenant dans le secteur éducatif, en premier
lieu les agents de notre Collectivité, doivent être formés et valorisés, afin
d’assurer une pratique naturelle de la langue dans l’ensemble des activités des
élèves.
6) L’Università di Corsica, fer de lance d’une dynamique de
revernacularisation
Lors de leur audition par la Commission de l’Education, de la Culture, de la
Cohésion Sociale et des Enjeux Sociétaux, MM. Alain DI MEGLIO, Vice-président
du Conseil d’Administration de l’Università di Corsica et Eugène GHERARDI,
Directeur du Laboratoire « Lieux, Identités eSpaces et Activités » (LISA,
CNRS/Università di Corsica), ont rappelé les principes fondamentaux qui guident
cette institution dans sa conception de l’enseignement de la langue corse.
En effet, l’objectif de l’Università réside, depuis sa réouverture en 1982, en
l’avènement d’une société bilingue et dans la « revernacularisation » de la langue
corse. Or, une société bilingue ne peut être issue que d’une transmission à la fois
familiale, sociétale et individuelle, et de la pratique usuelle de la langue dans tous
les actes et les domaines de la vie.
MM. DI MEGLIO et GHERARDI ont estimé que cette volonté de parvenir à une
société bilingue ne pourrait se traduire que par l’enseignement de la langue corse
comme matière obligatoire, intégrée au système éducatif de l’école maternelle à
l’université, avec des certificats de niveau dès la fin du collège.19
Dans cet esprit, la notion d’obligation ne serait pas de l’ordre de la coercition mais
renverrait à la notion de « socle commun » avec l’apprentissage de cette matière,
offert à tous les élèves de Corse quelle que soit leur origine.
Ainsi, la massification de l’apprentissage de la langue corse, porteuse d’un double
statut d’objet et d’outil d’enseignement, devrait ainsi provenir du système éducatif
global et d’une normalisation de son enseignement, en ouvrant la possibilité
d’accueil d’une troisième langue.
Rappelant que la langue corse constitue un capital historique mais également une
langue qui se déplace sur une nouvelle cartographie professionnelle et sociale,
avec une concentration des bassins de population sur Aiacciu ou Bastia, ce qui
engendre la rencontre de problématiques néologiques et d’évolutions de la langue,
MM. DI MEGLIO et GHERARDI ont également décliné plusieurs propositions de
l’Università :
- Sur la formation des futurs enseignants : création d’un master unique,
bilingue, qui préparera au concours de l’enseignement bilingue en lieu et
place des deux masters actuels qui conduisaient l’un au concours standard,
l’autre au concours bilingue.
- Sur les formations : nécessité de disposer d’un niveau plus élevé des
étudiants en licence afin qu’il soit aisé de relever le niveau à celui d’un B2
professionnel pour donner un flux global au concours bilingue. En bonne
intelligence avec le Rectorat, une réflexion est également portée au niveau
de corsophonie exigible pour les étudiants en Master venant de l’extérieur.
- Sur la « corsophonisation » de la société : mise en place, souvent déjà
effective, de DU en alternance, ouverts en fonction des besoins des
entreprises et très souvent à leur demande (exemple du DU journalisme).
- Poursuivre, au sein du laboratoire de recherches, le travail sociolinguistique
entrepris dans le cadre du « Trésor de la Corse », projet CNRS consistant à
décrire la langue corse dans son capital et ses traditions, tant au point de
vue du lexique que du point de vue de la langue.20
Au-delà de ces préconisations, la réalisation d’outils de normalisation
linguistique pourrait être confiée, entre autres experts, à l’Università di
Corsica, afin de poursuivre la dynamique engagée.
7) Soutenir et valoriser le réseau d’enseignement immersif associatif
Il est aujourd’hui nécessaire de mener de pair la généralisation de l’immersion dans
le système public et le soutien déterminé à l’immersif associatif, dont les résultats
et le caractère stimulant sur le système éducatif public sont démontrés par les
expériences menées sur plusieurs territoires.
En effet, le réseau d’enseignement immersif associatif constitue un élément fort
de la politique de développement de l’enseignement de la langue corse et
également un espace de corsophonisation de premier plan.
De plus, les acteurs culturels comme la majorité des acteurs du système éducatif
ont dénoncé la faiblesse des filières actuelles de l’Education nationale, incapables
de former une jeunesse corsophone.
A contrario, le travail accompli par l’éducation populaire, notamment les écoles
associatives « Scola Corsa » et la réussite de leur système de formation en
immersion, a été largement reconnu et salué.
La Collectivité de Corse se doit donc d’œuvrer à son développement, qui pourra
servir d’exemple de réussite pour l’enseignement public et la massification de cet
enseignement, condition sine qua non d’une corsophonisation de la société.
Dans ce cadre, il est nécessaire de favoriser l’émergence d’initiatives d’immersion
de qualité, dans une offre diverse, innovante et accessible à l’ensemble des
publics.
Enfin, l’objectif est, in fine, la poursuite de la filière et l’avènement de collèges, puis
de lycées, immersifs.21
Dans cet esprit, il convient de souligner que l’exemple occitan démontre que, dès
lors que deux lycées coexistent à proximité, l’un standard et l’un immersif
associatif, les résultats des deux établissements s’avèrent particulièrement bons,
dans une stimulation réciproque intéressante.
Le choix de l’immersif est central, et l’accompagnement du réseau
d’enseignement immersif associatif doit être poursuivi, dans un objectif de
maillage territorial, afin de conforter cette filière et renforcer la dynamique
engagée, pour parvenir à un réseau complet, écoles, collèges et lycées.
Il convient également d’assurer la formation des personnels ainsi que la mise
à disposition d’un équipement pédagogique adapté ; à titre d’exemple, la
création d’ouvrages destinés aux enfants pourrait être envisagée par le biais
d’appels à candidatures.
Lors de la réunion consacrée à l’audition de M. le Recteur d’Académie, M. le
Président du Conseil exécutif de Corse a rappelé que « la vision de l’enseignement
de la langue n’était pas dissociable de celle de l’ensemble du système éducatif et
de la société ».
Ainsi, si l’une des constantes de la politique linguistique est le perfectionnement
du système éducatif, l’amélioration du niveau de compétences global en langue
corse, particulièrement des adultes, demeure également un objectif important.
La langue corse, qui a vocation à être un liant puissant de la société insulaire, peut
et doit donc notamment redevenir aujourd’hui un facteur de valorisation
professionnelle, dans un bilinguisme ou multilinguisme facteur d’ouverture sur le
monde.
Dans ce cadre, les échanges menés par les Commissions avec les différents
participants, militants culturels pour certains devenus aujourd’hui chefs
d’entreprise, ont permis d’identifier différents leviers pour permettre d’impulser
une véritable dynamique autour de la langue et jeter les bases de ce qui, à long
terme, pourrait conduire à envisager la construction d’une économie de la langue.22
II) REINSCRIRE LA LANGUE CORSE COMME LANGUE
NATURELLE DANS L’ESPACE SOCIAL ET ECONOMIQUE
Le multilinguisme peut ouvrir de nouveaux espaces économiques et créer des
emplois et de la richesse. En effet, s’il n’y a pas de survie pour une langue minorée
sans statut, il ne peut non plus y en avoir pour des langues avec statut mais sans
pratique sociale.
De plus, le fait de soutenir l’économie de la langue peut également conduire à la
croissance générale des compétences linguistiques.
1) Irriguer l’espace social
a) La langue dans l’espace institutionnel
Il appartient à chaque institution de mettre en oeuvre une politique ambitieuse, la
Collectivité de Corse jouant son rôle de locomotive, dans un effort collectif ayant
vocation à être largement partagé, s’appuyant sur la mobilisation des principaux
acteurs insulaires autour de différents domaines tels que la formation des
personnels, le développement de la communication interne et externe, la
signalétique ou encore l’accueil du public.
De plus, le rôle des élus et la visibilité qu’il leur confère, permettent également de
favoriser la diffusion de la langue et sa normalisation dans tous les champs de la
vie sociale.
Ainsi, la récente mise en place d’un système de traduction simultanée dans
l’hémicycle, offrant la possibilité à chacun de suivre les débats dans la langue de
son choix, concourt à cet objectif.23
Il s’agit d’un signal de volontarisme et d’un acte symbolique importants, dotant la
langue corse de moyens reconnus dans la vie de l’instance démocratique
territoriale.
Toutefois, l’absence de reconnaissance statutaire de la langue corse demeure un
frein majeur à la diffusion de la langue dans tous les pans de la société.
Sans attendre la future évolution constitutionnelle, que chacun appelle de ses
vœux, différentes pistes ont été avancées afin d’impulser une véritable dynamique.
Ainsi, les différentes institutions, au-delà de la seule Collectivité de Corse,
locomotive de cette nouvelle dynamique, doivent également s’engager dans
une volonté partagée de sauvegarde et de promotion de la langue corse.
b) Média et numérique : irriguer les nouveaux moyens de
communication pour revaloriser l’usage de la langue
Les acteurs culturels se sont rejoints pour souligner l’insuffisance des contenus en
langue corse diffusés par l’ensemble des médias, qu’il s’agisse de la télévision, de
la radio ou de la presse écrite, notamment au regard des aides octroyées.
Ils ont aussi dénoncé les nombreuses défaillances dans l’usage de la langue, quels
que soient les supports.
Ainsi, malgré une nette amélioration et une augmentation des programmations en
langue corse, la visibilité de la langue à travers tous les supports médiatiques
demeure insuffisante
Pour y remédier, la création d’une chaine TV et d’une radio 100 % corsophones ont
été prônés.
Ces nouveaux médias permettraient aux auditeurs et téléspectateurs une totale
immersion, bénéfique pour l’appropriation de la langue.
Les propositions pour les réseaux sociaux :24
Au fil des débats, la proposition d’un commissaire d’amplifier la présence de langue
corse sur les réseaux sociaux a obtenu un assentiment unanime.
Les acteurs culturels y ont ainsi vu le moyen le plus efficace de capter l’intérêt de
la partie la plus jeune de la population, très familière des réseaux sociaux et qui se
détourne des canaux traditionnels d’information (presse écrite, secteur audio-
visuel), afin susciter son intérêt pour la langue.
Divers réseaux ont été identifiés afin de mettre en œuvre un travail permettant de
créer toutes sortes d’applications en langue corse.
Le cas particulier de l’édition
Le livre n’existe à l’évidence que s’il est présent en rayons.
C’est à ce titre que des efforts importants ont été réalisés, depuis des années, pour
disposer d’un rayon du livre corse dans les librairies et les commerces. Pour autant,
ce secteur n’est pas rentable, faute d’un public, estimé trop rare.
Plusieurs actions peuvent être menées afin de prendre en compte des vecteurs
différents pour promouvoir la langue.
Ainsi, la création d’une chaine TV et d’une radio 100 % corsophones apparait
particulièrement opportune.
De plus, il est nécessaire de faire rayonner la langue corse auprès d’un public
jeune, voire très jeune, en lui conférant une forte visibilité dans les réseaux
sociaux numériques tels qu’Instagram, Tic Tok, etc, et, plus généralement, sur
l’ensemble des supports digitaux.
Enfin, la filière de l’édition doit bénéficier d’une visibilité renforcée ; sa
consolidation intervenant par la suite, de manière systémique, parallèlement
au développement de la pratique de la langue.25
c) Renforcer le soutien aux différents acteurs, et notamment les
structures associatives, en matière d’apprentissage, de
promotion et de diffusion de la langue corse
Il s’agit aujourd’hui de se tourner vers une langue ancrée dans la modernité, une
langue vivante (lingua viva) et partagée en multipliant les vecteurs de diffusion.
De plus, un rôle nouveau doit être joué par les communes et intercommunalités, à
l’instar de l’expérimentation mise en œuvre au sein de l’école d’A Ghisunaccia.
Enfin, l’ensemble du réseau associatif, bien qu’il ait été durement éprouvé
récemment (crise sanitaire, censure par le Conseil constitutionnel de certaines
dispositions de la loi relative à la protection patrimoniale des « langues régionales
» et à leur promotion, concernant l’enseignement en « langues régionales », dite loi
Molac…), joue un rôle majeur dans la promotion et la diffusion de la langue corse.
Le développement des Case di a Lingua (appel à projet de la Collectivité de Corse)
sur l’ensemble du territoire insulaire et les « profils » différents des adhérents,
selon la sociologie des microrégions et leur caractère rural ou urbain, témoignent
à la fois du pouvoir d’intégration sociale de la langue corse et de la volonté quasi
unanime de la population de vivre dans une société bilingue.
L’association « Praticalingua Balagna » compte 115 adhérents dont 70 % sont des
continentaux installés dans les villages alentours tels que Muntincellu ou A
Curbaghja, et qui, à travers la langue, souhaitent s’intégrer et s’imprégner de la
culture corse dans sa globalité. Selon les demandes, les formateurs se déplacent
dans les petits villages.
Les demandes d’apprentissage de langue à l’écrit émanent essentiellement de
personnes totalement corsophones.
L’association « Praticalingua Corti » compte 96 adhérents avec une tendance
inversée par rapport à l’Isula avec 70 % de Corses et 30 % de Continentaux.
Selon les ateliers, la participation peut être de 50/50 entre les Corses et les
Continentaux mais, dans les ateliers confirmés tels que le chant ou la guitare, la
population corsophone est très majoritaire.
La proximité de l’Università permet également de recevoir des étudiants et de les
aider dans leurs travaux.26
L’antenne de « Praticalinga Portivecchju » connait un fonctionnement similaire à
l’antenne de Balagne. Elle compte environ 130 adhérents et a enregistré une forte
demande d’adhésions émanant des Porto-Vecchiais, satisfaits de ce lieu dédié à
la culture corse. Les adhérents se partagent aujourd’hui à 50 % d’insulaires
souhaitant un perfectionnement en langue corse et 50 % de population
continentale mue par une volonté d’insertion par la connaissance de la langue, de
la culture et de l’histoire de la Corse.
De plus, se fait sentir le besoin d’ouvrir des antennes dans le rural, en Alta-Rocca
et à Conca.
Enfin, dans un souci d’exhaustivité de ces travaux, la Commission, de l’Education,
de la Culture, de la Cohésion Sociale et des Enjeux Sociétaux s’est rendue à la
Médiathèque territoriale d’I Fulelli afin de rencontrer les acteurs culturels de tous
horizons.
Les débats lui ont permis de recueillir diverses opinions et propositions concernant
l’univers culturel corsophone.
A l’issue, la Commission a pu constater chez ces acteurs de terrain que la défense
de la langue corse et de la corsophonie était la raison fondamentale de leur
militantisme et la cause de leur mobilisation.
Les freins au développement de l’activité associative et à l’apprentissage de la
langue
Bien qu’il fût souligné que les associations, dans leur ensemble, sont un lieu
d’identification et d’échanges permettant à des corsophones de se révéler et
d’aider les locuteurs passifs mais volontaires à parler et à s’approprier la langue,
plusieurs freins au développement de leur activité ont été identifiés.
L’apprentissage de la langue devant être, selon certains acteurs associatifs, une
prestation de service public, 3 freins ont été identifiés :
Le besoin d’un changement de statut des Case di a Lingua, qui devraient
acquérir celui de Centres de Formation de la Langue ;27
La délivrance des certificats de langue corse, qui doit être réalisée par les
formateurs et non plus par des organismes extérieurs, de surcroît souvent
très chers ;
La levée des freins d’intervention dans les écoles pour ces formateurs qui
attendent des mois l’habilitation pour accéder aux classes.
Les leviers à mobiliser autour du monde associatif et culturel sont
particulièrement nombreux, afin notamment d’asseoir et ancrer de manière
pérenne ces dispositifs.
Sur le modèle des Case di a Lingua, Praticalingua et Scola In festa, cela
consisterait notamment à mener une action :
- en développant une meilleure communication autour de ces structures ;
- en professionnalisant les formateurs ;
- en développant les Scole di Cantu (2 au total sur tout le territoire) ;
- en créant une Scola internaziunale di e lingue ;
- plus globalement, en instaurant la production de services destinés à répondre
aux besoins émanant des secteurs publics et/ou privés.
De plus, il est nécessaire que des structures associatives soient créées dans
l’ensemble des domaines (sport, théâtre, activités culturelles et récréatives…).
En effet, ces activités regroupent de nombreux enfants, tant le mercredi que les
samedi et dimanche, avec un aspect intergénérationnel fort.
Cela s’avère d’autant plus important qu’une étude occitane démontre que,
lorsqu’un élève réalise sa scolarité en école immersive associative, la durée de
l’immersion ne représente que 11% de son temps annuel.
Il convient donc d’ouvrir le champ des activités, y compris au domaine du
numérique.
La création de structures associatives dans tous les domaines de
l’extrascolaire contribuerait à encourager et normaliser l’emploi du corse dans
l’ensemble des pans de la société.28
Dans ce cadre, un plan de formation des encadrants devra également être
décliné.
Enfin, au cours de ses travaux, la Commission de l’Education, de la Culture, de la
Cohésion Sociale et des Enjeux Sociétaux a réalisé une visite de terrain au sein de
l’EHPAD « U Serenu » de Corti.
L’initiative originale de l’EHPAD « U Serenu » qui illustre le vecteur de cohésion
sociale et intergénérationnelle que constitue la transmission de la langue.
Une initiative en phase avec tous les acteurs concernés, personnels ou
pensionnaires
La proposition de la direction de l’établissement au personnel, de se former à la
langue corse a reçu une approbation générale et s’est révélée un atout majeur en
termes de communication avec les pensionnaires, pour le personnel non-
corsophone ou corsophone passif, qu’il soit insulaire ou continental.
La médiation de l’association « Pratica Lingua »
Cet établissement abritant dans ses locaux l’association « Praticalingua » , une
convention entre les deux parties a été actée, stipulant qu’en échange d’une mise
à disposition gracieuse des locaux, l’association s’engageait à former, à titre
gratuit, le personnel et à recevoir les pensionnaires désireux de participer aux
divers ateliers qui étaient proposés.
Malgré les difficultés liées au confinement, la participation des pensionnaires aux
ateliers thématiques a permis de créer une dynamique autour de la transmission
de la langue et de la culture.
L’atelier s’est mué à la fois en lieu de « TD » pour les étudiants en langue corse qui
venaient recueillir auprès des pensionnaires, lexique, vocabulaire et expressions,
en lieu de formation continue pour les personnels, en lieu privilégié de transmission29
intergénérationnelle pour les familles et en lieu de bien-être pour les
pensionnaires.
La participation des aînés aux ateliers thématiques permet de créer une dynamique
et une transmission des savoirs culturels, voire du savoir-faire, auprès des adultes
en apprentissage mais aussi auprès des enfants.
L’atelier « Svegliu linguisticu » est devenu une référence dans le bien-fondé de ces
échanges et fait sens dans le partage des expériences, des valeurs et des
traditions, ce qui est essentiel dans les fondations de la famille avec la création du
lien intergénérationnel.
Ces éléments font valoir la langue corse comme le ciment des us et coutumes de
la société corse.
A l’issue de cette visite, la Commission a estimé que ce modèle innovant et
particulièrement enrichissant pourrait être un exemple et une base de travail
à reproduire.
Cela nécessitera d’identifier et accompagner les personnes ayant vocation à
devenir « ressources », dans une démarche intergénérationnelle.
2) Faire de la langue un atout pour la promotion professionnelle et
dans l’activité économique
a) Un statut qui reste à définir, dans une évolution importante
de l’offre économique
Interrogés par la Commission du Développement Economique, du Numérique, de
l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement sur leur statut, acteurs
économiques et/ou acteurs culturels, les personnes auditionnées se sont
considérées avant tout comme des acteurs de terrain et semblent avoir eu du mal
à se positionner comme de réels acteurs économiques, comme si ce terme était
connoté de manière péjorative. Ils commencent cependant à opérer timidement ce30
glissement, et ce type de réunion, qui interroge, participe probablement à une prise
de conscience de leur statut tout autant qu’à une réflexion éclairée sur la
thématique de la langue corse. Tous gèrent pourtant des structures, des
personnels salariés, des adhérents, des partenaires, des clients, des fournisseurs
et développent des stratégies commerciales.
Aussi, les politiques publiques méritent de s’interroger sur l’accompagnement de
cette transition.
En effet, l’ensemble des acteurs se sont accordés pour relever les limites des seuls
volets identitaire et culturel : considérer la langue sous ces seuls aspects s’avère
aujourd’hui insuffisant, même si les efforts sont constatés et demandent à être
poursuivis et renforcés.
La langue étant un capital identitaire, patrimonial, symbolique et immatériel, ils
estiment nécessaire de pouvoir disposer d’outils concrets, susceptibles de parler
au plus grand nombre en articulant politiques publiques en faveur de la langue et
des démarches des acteurs privés.
Les limites de la conception de la langue dans sa valeur affective, intime,
patrimoniale sont aujourd’hui acquises, donnant le sentiment que cela ne
fonctionne plus ou ne suscite plus l’intérêt du grand public, de même que le seul
apprentissage de la langue, même s’il doit être poursuivi et renforcé, ne peut tout
résoudre du fait notamment de sa non-intégration dans le milieu professionnel
impliquant, à un moment donné, une rupture dans la chaîne de vie de l’utilisateur.
Aujourd’hui, l’évolution de l’offre économique de la langue est importante. Elle
constitue un véritable riacquistu expliqué par une réelle professionnalisation de la
création militante réalisée depuis des années par toutes celles et tous ceux qui se
sont impliqués dans les domaines de la langue, du chant, de l’édition, des médias
ou encore plus récemment dans le domaine des nouvelles technologies.
Les différents échanges ont conduit à faire le constat d’un marché économique
restreint de la langue corse, qui, quand il existe, demeure fortement dépendant de
la puissance publique.
Tout l’enjeu étant désormais de trouver les voies et moyens de définir des
politiques publiques capables d’accompagner l’émancipation d’un marché en
pleine évolution.31
Si l’économie de la langue existe, elle s’apparente à une « économie de cueillette »
qui se réalise sur la base de « petits marchés », les acteurs économiques étant
dépendants d’une demande, quand elle existe, qui s’effectue au fil de l’eau (édition,
médias) et se retrouvent « figés » dans un règlement d’aides (CdC) qui ne
correspond pas toujours à leurs attentes ou à celles du public, allant parfois jusqu’à
constituer un frein à la création.
Il a ainsi été admis que sans l’intervention de la puissance publique, l’économie de
la langue serait quasiment inexistante.
Il convient aujourd’hui de définir des politiques publiques capables
d’accompagner l’émancipation d’un marché en pleine mutation, d’appeler les
différents acteurs à prendre conscience de la réalité de ces évolutions et de
valoriser la relation entre culture et économie.
De plus, la nécessité de mener une politique décisive à destination des
associations et des entreprises, permettra de ne pas dépendre d’éventuels
clients dont l’objectif n’est pas toujours celui de la langue. L’actuel règlement
des aides montre en effet ses limites et doit être adapté à la situation politique,
économique et culturelle de la Corse.
Cela passera notamment par une simplification de l’accès aux aides
publiques : recensement de l’ensemble des dispositifs d’aide en une seule
entité, accompagnement renforcé du passage vers l’action économique,
décloisonnement le monde de la culture, mise en place d’un comité technique
étudiant les projets innovants hors règlement des aides, adaptation des
règlements des aides et révisions régulières pour permettre de la souplesse
pour plus de créativité dans des domaines aujourd’hui peu utilisés, promotion
de l’innovation…
Il s’agira donc de fixer des priorités en associant l’ensemble des acteurs
culturels et économiques, sans perdre de vue le principe de réalité budgétaire,
les choix opérés devant tenir compte aussi des financements disponibles pour
atteindre objectifs fixés et de penser un écosystème global dans lequel
devront être intégrés les différents paramètres que sont le marché, les32
associations, les entreprises, l’éducation, l’économie issue de l’agriculture ou
le tourisme.
b) Des rémunérations et des revenus symboles de
reconnaissance et de valorisation
L’exemple de « Praticalingua » rappelle qu’au moment de la création de la
structure, l’idée de dispenser les cours à titre quasiment gratuit a été envisagée.
Toutefois, la rémunération des intervenants s’est graduellement installée dans les
pratiques de la structure, sur la base du principe selon lequel « Se vò mettite prezzi
cusì bassi, disprezzate cose vo fate ».
La rémunération des intervenants constitue ainsi la reconnaissance de tous ceux
qui se sont impliqués pendant des décennies pour faire vivre la langue, et est la
valorisation du travail accompli.
Ces éléments mettent en lumière la nécessité de donner une valeur
économique à la langue, ou tout du moins à sa dimension marchande, afin de
ne pas la déprécier mais au contraire de lui conférer une utilité économique
dans un contexte de marché.
c) Des échanges internationaux à construire
A la suite des auditions, mais également en marge de la tenue de la réunion de la
Commission du Développement Economique, du Numérique, de l’Aménagement du
Territoire et de l’Environnement, après interrogation des représentants de la
Chambre de Commerce et d’Industrie de Corse, il ressort que la simple
compréhension et la pratique orale de la langue corse sont des facteurs qui
facilitent les échanges commerciaux internationaux, principalement avec l’Italie,
notamment du fait de la proximité territoriale mais surtout de la similitude notoire
des deux langues, permettant ainsi une meilleure fluidité des échanges voire
l’installation d’entreprises corses sur le territoire italien.33
Il convient ainsi de favoriser et développer les échanges économiques avec
l’Italie, la Sardaigne et la Toscane en particulier.
d) La généralisation et la valorisation de la formation des
salariés publics et privés
Une extension insuffisante de l’apprentissage de la langue dans le milieu
professionnel
Il apparait particulièrement opportun de généraliser la formation des agents des
services publics et, en particulier, des agents de la CdC et la formation des
personnels du secteur privé.
En effet, la question de la valorisation et de la reconnaissance de la compétence
est essentielle.
Il s’agira d’examiner les conditions dans lesquelles le bilinguisme des agents du
service public et des personnels du secteur privé (entreprises) pourrait être
valorisé. Se pose alors la question de la valorisation des personnels bilingues ou
engagés dans la démarche posée, mais également celle des moyens susceptibles
d’inciter les chefs d’entreprises et les personnels à s’engager dans la démarche.
Sur ce point, la possibilité d’activer un levier fiscal éventuel a été évoquée. Bien
que des dispositifs existent déjà au sein de l’ADEC, un travail pourra être mené
avec l’Agence sur ces aspects en particulier.
De plus, la langue peut également permettre l’accès à une catégorie de clients très
spécifiques.
C’est ainsi le cas d’une mutuelle qui, favorisant la pratique de la langue dans le
cadre des relations clients, permet d’attirer une clientèle âgée, corsophone, et de
créer un climat de confiance et de compréhension qui touche une cible spécifique
de la population.
D’un point de vue économique, l’utilisation du corse présente un intérêt
économique pour les entreprises en permettant d’atteindre une clientèle plus large
ou de cibler une niche.34
Une nécessaire certification des formations et la valorisation de la compétence
langue corse dans la formation professionnelle
Si les différents acteurs en charge de la formation professionnelle (AFPA,
AFLOKKAT…) sont engagés dans la démarche d’intégrer la langue corse dans les
modules de formation, chaque fois que cela est possible, la question de la
reconnaissance de la compétence au sein des métiers demeure pendante (à titre
d’exemple, la langue corse demeure non reconnue au titre du Répertoire National
des Certifications Professionnelles).
La Commission du Développement Economique, du Numérique, de l’Aménagement
du Territoire et de l’Environnement a également jugé opportun d’étendre la
formation à des secteurs non couverts jusqu’à présent, en développant l’usage de
la langue dans des formations du tourisme et de l’hôtellerie.
La problématique de la méconnaissance des saisonniers en matière de
gastronomie corse s’est également posée.
Il s’agit dans ce cadre de permettre une montée en compétence des salariés,
l’apprentissage d’une langue étant de manière générale un atout supplémentaire
qui peut être valorisé et qui ouvre des perspectives nouvelles de développement
économique et d’employabilité.
Un travail pourra être mené avec l’Agence du Développement Economique de la
Corse (ADEC) sur ces aspects en particulier.
Plusieurs éléments doivent être réunis pour permettre d’augmenter
significativement la formation des salariés, tant publics que privés, et l’usage
de la langue corse dans la sphère professionnelle.
En premier lieu, l’offre de formation doit être renforcée. Il convient également
d’intégrer la langue corse à l’ensemble des formations en lien avec l’accueil et
l’accompagnement (hôtellerie, restauration, tourisme…), et ce avec un volume
horaire réellement efficient.
De plus, l’acte professionnel de l’usage du corse doit être valorisé par une
gratification (points d’indice, prime, bonification…).35
Par ailleurs, une certification professionnelle en langue constitue un véritable
atout et atteste d’une réelle qualification, dans un référentiel défini. Il
conviendrait donc que la certification en langue corse soit reconnue au sein
du Répertoire National des Certifications Professionnelles, et non plus au seul
Répertoire spécifique.
Enfin, la création d’une certification propre à la langue corse, unique et
labellisée au niveau européen, avec des niveaux de métiers établis, serait de
nature à permettre l’acquisition de compétences spécifiques et assurer une
réelle reconnaissance professionnelle des qualifications.
e) Le développement des savoir-faire et d’une économie
touristique intelligente
Le développement de l’économie des produits identitaires sur des secteurs où
existent des savoir-faire
La langue se présente alors comme un vecteur identitaire, gage de l’authenticité
des produits pour le consommateur, et permet de gagner des parts de marché
supplémentaires.
Pour les produits locaux, artisanaux ou agricoles, l’utilisation de la langue corse
véhicule une idée de qualité et d’authenticité et élargit ainsi la clientèle. C’est une
valeur d’appel et d’appartenance qui crée une connivence et une sympathie directe
qui favorise l’achat. Elle peut créer un étonnement, elle interpelle et de ce fait crée
une accroche, un lien avec le client.
En effet, outre l’aspect culturel, l’introduction de la langue corse dans les relations
clients comme dans le packaging présente un intérêt économique pour les sociétés
dont le but premier est d’assurer la viabilité de l’entreprise en réalisant des profits.
Il convient de noter cependant que, dans le domaine de la création ou de la mode,
l’utilisation de la langue peut à l’inverse constituer un frein pour conquérir des parts
de marché ; seul le « Fattu in Corsica » constituant pour l’heure un concept
vendeur.36
Il conviendrait ainsi de généraliser l’étiquetage en langue corse des produits
« nustrali », notamment pour les produits issus de l’agriculture et les produits
agroalimentaires.
Le développement d’une économie touristique intelligente
Il apparait également opportun de développer une économie touristique intelligente
inspirée du modèle de l’Albergo Diffuso italien.
L’Osteria spertuta, sur le mode insulaire, constitue un moyen intéressant pour
sauver le foncier en le réhabilitant et, conformément au modèle italien, permet
d’offrir aux touristes une offre de services identiques à celle proposée en
hôtellerie, dispensée ici par le tissu économique local (restaurant, café,
épicerie, guide, …).
Ces différentes préconisations sont de nature à favoriser une politique massive de
pratique de la langue au sein de la société, de manière à la normaliser et permettre
une relance de son utilisation.
En effet, le soutien aux acteurs et aux territoires au service de langue, la démarche
menée en dans les domaines des médias et des réseaux sociaux, ainsi que
l’objectif de faire de la langue corse un véritable atout dans l’activité économique
et sociale et pour la promotion professionnelle, sera de nature à permettre le
renforcement de la place de la langue corse dans les institutions comme dans
l’ensemble du corps social.
III) CRÉER UNE NOUVELLE DYNAMIQUE EN FAVEUR DE LA
LANGUE CORSE37
La nouvelle politique linguistique, pour atteindre les objectifs ambitieux fixés,
nécessitera une architecture et des outils politiques et institutionnels efficients, un
renforcement des moyens alloués, ainsi qu’une généralisation de la politique
d’évaluation.
1) Un nécessaire statut de jure
La reconnaissance constitutionnelle d’un statut pour la langue corse est le
préalable à la mise en œuvre d’une véritable politique linguistique.
A défaut, toute volonté de normalisation de l’usage du corse dans l’espace public
ne saurait prospérer.
A titre d’exemple, l’Assemblée de Corse a adopté, à l’unanimité, son règlement
intérieur, qui prévoyait que « les langues des débats de l’Assemblée de Corse sont
le corse et le français » ; cette disposition ayant été par la suite censurée par le
Tribunal administratif de Bastia.
Dans ce contexte, l’octroi d’un statut juridique de la langue est donc un impératif
pour garantir l’emploi du corse et du français sur le territoire insulaire.
Il s’agira d’un droit individuel reconnu à chaque citoyen, qui pourra s'exprimer
indifféremment et sans choix imposé dans ces deux langues, oralement et par écrit,
dans ses relations avec les pouvoirs publics et dans ses actes publics et privés.
Il s’agit également ici de remettre en perspective les objectifs politiques à
court, moyen et long termes avec l’histoire de la Corse, et particulièrement son
histoire contemporaine.
Cela permet notamment de démontrer qu'une langue en situation minoritaire
ou en situation de diglossie a un besoin absolu de reconnaissance statutaire.
Il est donc nécessaire de poursuivre la négociation, au plus haut niveau de
l’Etat, des mesures législatives et réglementaires qui permettront de répondre
véritablement aux ambitions de notre Collectivité et doteront la langue corse
d’un véritable statut juridique pour la langue corse.38
2) La création d’un Office, véritable ministère de la langue et la
culture corses et le renforcement des moyens
La création d’un Office de la langue et la culture corse, « Ministère de la langue »,
comme espace de concertation permanente entre les différents acteurs de la
langue (institutions et pouvoirs publics, universitaires et scientifiques, personnels
enseignants, acteurs associatifs, économiques et culturels…) semble
indispensable.
Cela donnerait de surcoût une visibilité et une certaine incarnation à la langue et
permettrait un dialogue régulier et constant entre les différents acteurs.
Cet Office permettrait également de travailler sur la normalisation de la langue,
entrepris dans le cadre des activités de recherches sociolinguistiques, mais
également dans le cadre des enseignements pour les futurs professeurs ou pour
les DU.
Il est nécessaire de doter la langue et la culture corses d’une instance forte,
permettant d’assurer la mise en place d’une politique publique ambitieuse.
De plus, durant la période transitoire, il convient de renforcer la Direction de
la langue.
3) Une généralisation et un renforcement de l’évaluation
La politique d’évaluation, notamment d’exécution des différentes conventions
relatives à la langue corse, a vocation à être renforcée.39
En effet, la mise en oeuvre d’une politique nouvelle et ambitieuse, nécessitant une
mobilisation accrue des acteurs et des financements, doit s’accompagner de
nouveaux mécanismes d’évaluation.
Tout d’abord, qu’il s’agisse des disparités par territoires, par tranches d’âge ou
de la distinction entre locuteur, locuteur passif et non corsophone,
l’exploitation des résultats de l’enquête sociolinguistique doit permettre
d’affiner au mieux les politiques publiques et/ou de modifier les actions en
faveur de la langue corse.
De plus, s’appuyant sur le constat d’un manque de suivi dans le nombre de
locuteurs aussi bien que dans l’utilisation du corse pour les récents
« apprenants », il conviendra de définir et de mettre en œuvre, à tous les
niveaux, des outils d’évaluation afin de mesurer l’efficacité des réalisations en
matière de langue corse et les effets sur la société de manière plus générale.
Pour ce faire, il est important d’aborder la question sous le prisme
économique, plus précisément de s’interroger sur l’efficience des politiques
publiques en faveur de la langue, afin de constater si les ressources mises en
œuvre sont employées judicieusement.
Une réponse positive, illustrée par une diffusion de la langue dans la société
en général et dans le monde économique en particulier, permettra de conclure
à la poursuite, voire au renforcement des actions menées.
En revanche une réponse négative induirait un caractère artificiel des
politiques publiques et impliquera de proposer de nouvelles orientations.
Par ailleurs, il a été convenu avec M. le Recteur d’Académie de produire « un
bilan partagé » de la convention avec l’Etat et du Grand Plan de formation, sur
la base d’un certain nombre d’indicateurs, tant qualitatifs que quantitatifs, et
de s’y tenir, afin de disposer d’une meilleure lisibilité de l’évolution initiée et
des progrès accomplis.
Il a également été proposé qu’une réflexion commune s’engage avec le
Rectorat, en fixant trois prérequis :
- la nécessité d’une évaluation partagée, question centrale de toutes les
politiques publiques mais d’autant plus essentielle sur la langue corse ;40
- la construction de nouveaux outils communs ;
- la définition de nouvelles ambitions et de nouveaux objectifs y compris sur
le plan statistique.
CONCLUSION
La politique linguistique a vocation à irriguer de façon globale l’ensemble de la
société.
En effet, de par son caractère éminemment transversal, cette volonté de
sauvegarde et de développement de la langue corse devra se traduire dans
l’ensemble des politiques mises en œuvre par notre Collectivité.
Dans ce cadre, la contribution des Commissions de l’Assemblée au rapport
d’orientation du Conseil exécutif, ainsi que l’ensemble des préconisations
développées, touchent à l’ensemble des grands domaines, que sont l’éducation,
les médias, les services publics ou l’économie, et sont de nature à enrichir les
politiques publiques de notre Collectivité, dans l’objectif partagé de parvenir à une
société réellement bilingue.
Ces préconisations sont de deux ordres et peuvent pour certaines être mises en
oeuvre à droit constant :
- Créer un Office de la Langue Corse (outil de la CdC ou satellite, pas un office
public), qui aurait pour missions d’élaborer, de développer de mettre en oeuvre
les politiques linguistiques et de mobiliser les moyens financiers permettant de
réaliser tous les plans de développement et programmes d’activités votés par
l’Assemblée de Corse .
- Financer par conventionnements la Formation de tous les enseignants,
corsophones et non corsophones, ainsi que des agents des collectivités
(dispositif d’aides aux communes), des salariés d’associations (dispositifs
d’aides aux associations) en contact avec le public jeune (crêches,
garderies, activités de loisirs, clubs sportits et culturels, etc...)41
- Assurer la continuité d’un enseignement bilingue public soutenu et renforcé
de la maternelle à l’université permettant de créer des locuteurs bilingues et
plurilingues dès les plus jeunes âges
- Renforcer le développement et le soutien à l’implantation d’écoles et à
l’enseignement immersif associatif ;
- Renforcer la part de la langue corse dans les médias et dans les supports
digitaux.
- Accompagner les structures volontaires dans le cadre d’une transmission
intergénérationnelle;
- Mettre en place un service d’évaluation qualitative et quantitative de toutes
les politiques publiques inhérentes à la langue corse
- Mettre en place une plate-forme et une stratégie digitales de communication
et d’information connectées à tous les publics cibles, selon des canaux
efficaces.
- Développer la diffusion de la langue et sa normalisation dans tous les
champs de la vie sociale ;
- Mettre en réseau les diffrents Offices de la Langue (Bretagne, Occitanie,
Basque,...) quelquesoit leur statut.
- Accompagner en matière de débouchés professionnels et de formation
professionnelle
- Constituer un fonds documentaire et une banque d’ingénierie pédagogique
- Développer le réseau Web
Toutefois, pour répondre à l’ambition de notre Collectivité, une évolution
constitutionnelle serait nécessaire afin de permettre :
- Le transfert et la maîtrise de la compétence Education (définition des
programmes et des contenus, du calendrier et de la carte scolaire ainsi que
des niveaux de certifications et d’examens...) ;42
- Une évolution du futur Office de la Langue vers la création “d’un Ministère
de la Langue Corse”, englobant les aspects patrimoniaux, culturels et
sociétaux ;
- De conférer une réelle valeur économique à la langue, notamment par le
biais de valorisations (gratification des enseignants bilingues par exemple).
- De certifier les compétences,
Ainsi, cette impulsion nouvelle donnée par la Collectivité de Corse, associée à la
nécessaire reconnaissance statutaire, dotera notre langue des conditions de son
développement et permettra de répondre aux deux objectifs principaux, l’un
quantitatif et l’autre qualitatif : augmenter le nombre de locuteurs qui utilisent
quotidiennement la langue et assurer l’égalité d’usage du corse dans la sphère
publique.43
ANNEXE N°1 - LISTE DES PARTICIPANTS
Réunion de la Commission de l’Education, de la Culture, de la Cohésion Sociale
et des Enjeux Sociétaux du 22 février 2023
- Mme Ana Bela CHAVAZAS, Directrice de la société MSC
- M. Bernard FERRARI, Directeur de la langue corse (Collectivité de
Corse)
Réunion de la Commission de l’Education, de la Culture, de la Cohésion Sociale
et des Enjeux Sociétaux du 3 mars 2023
- Mme Linduccia FRANCESCHI, Directrice de la Crèche municipale de la Ville
de Bastia
- M. Romanu GIORGI, Responsable du service langue corse de la Ville de
Bastia
- Mme Nicole CARLOTTI, Directrice de la Promotion de la Santé et de la
Prévention Sanitaire (Collectivité de Corse)
Réunion de la Commission de l’Education, de la Culture, de la Cohésion Sociale
et des Enjeux Sociétaux du 15 mars 2023
- Mme Marie Claude LUCIANI, Directrice Scola bislingua d’A
Ghisunaccia
- M. Denis LUCIANI, Représentant de l’APC
- M. Pierre Dominique RAMACCIOTTI, Représentant du SNALC
- Mme ANTONETTI, Inspectrice langue corse auprès du Rectorat d’Académie44
Réunion de la Commission de l’Education, de la Culture, de la Cohésion Sociale
et des Enjeux Sociétaux du 7 avril 2023
- Mme Anna Catalina SANTUCCI, Coordonnatrice « Scola Corsa »
- M. Pasquale CASTELLANI, Représentant la Fédération des
associations Scola de Bastia
- M. Joseph TURCHINI, Président de Scola Corsa
- M. Jean-Charles GIABICONI, Maire de Biguglia
- Mmes Anghjulamaria SANTUCCI et Laura Natali, Enseignantes Scola
Corsa Biguglia
- Mmes Serena GUAITELLA et Saveria DE ZERBI, Enseignantes Scola
Corsa Bastia
- Des représentants de parents d’élèves
Réunion de la Commission de l’Education, de la Culture, de la Cohésion Sociale
et des Enjeux Sociétaux du 20 avril 2023
- Mme ANTONETTI, Inspectrice Langue Corse auprès du Rectorat d’Académie
- MM. SQUARCINI, et OTTAVIANI, Représentants du Rectorat d’Académie
- M. Jean-Pierre LUCIANI, Représentant du STC,
- M. Pierre-Dominique RAMACCIOTTI, Représentant du SNALC
- M. Denis LUCIANI, Représentant de l’APC
Réunion de la Commission de l’Education, de la Culture, de la Cohésion Sociale
et des Enjeux Sociétaux du 3 mai 202345
- Mme Marie-Antoinette MAUPERTUIS, Présidente de l’Assemblée de
Corse
- M. Gilles SIMEONI, Président du Conseil exécutif de Corse
- M. Jean-Philippe AGRESTI, Recteur de l’Académie de Corse
- M. Jean Paul QUILICHINI, Directeur de cabinet de M. le Recteur
d’Académie
Réunion de la Commission de l’Education, de la Culture, de la Cohésion Sociale
et des Enjeux Sociétaux du 7 juin 2023
- MM. Alain DI MEGLIO, Vice-Président du Conseil d’Administration de
l’Université de Corse et Eugène GHERARDI Directeur du Laboratoire lieux,
identités eSpaces et Activités (CNRS/Université de Corse),
- MM. Christian CAMPANA, médecin coordonateur de l’EHPAD U
Serenu de Corti Laurent CURINGA, directeur de l’EHPAD U Serenu,
Pierre GHIONGA, Président de l’EHPAD U Serenu
- MM. Jean-Pierre ROCCA SERRA, Pierre DESCORTES, Praticalingua
d’Avrettu
- Mme Anna ROCCHI, Praticalingua di Corti
- Mmes Marine CHOVIN, Francesca MATTEI, Praticalingua Balagna
- Mme Corinne CHAMPIER et M. Jacques PAOLI, ADECEC
- M. Micheli LECCIA, Parlemu Corsu
Réunion de la Commission de l’Education, de la Culture, de la Cohésion Sociale
et des Enjeux Sociétaux du 12 juin 2023
- Mme Marie-Antoinette MAUPERTUIS, Présidente de l’Assemblée de
Corse
- M. Gilles SIMEONI, Président du Conseil exécutif de Corse
- M. Ghjacumu FUSINA,46
- M. Félix TRAVAGLINI
- Felì
- Jean MATTEI, Alte Voce
- Rosana CESARI
- Mme Anna ROCCHI
- Mme Corinne CHAMPIER et M. Jacques PAOLI, ADECEC
- M. Stéphane SAYAD, Chajr’di luna
- Mme Laure DEGIOVANI, Isulatine
- M. Yves PASQUALI, Madricale
- M. Tito RAVANELLI, Tittò
- M. Natale VESPERINI
Ont participé par l’envoi de contributions écrites :
- Mme Patrizia GATTACECA
- Le groupe VITALBA
Réunion de la Commission du Développement Economique, du Numérique, de
l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement du 19 juin 2023
- Madame Marie-Antoinette MAUPERTUIS, Présidente de l’Assemblée de
Corse
- Monsieur Alex de ZERBI, Responsable de Praticalingua (Centru d'amparera
è di pratica di u corsu in immersione)
- Felì (Associu Scola in Festa)
- Monsieur Jean-Ange LECA, Directeur régional AFPA Corsica
- Monsieur Gilbert REBOLI, Enseignant-Formateur Langue corse
(AFLOKKAT)
- Monsieur Jean-Jacques TORRE, Directeur des productions- Intervista Prod)
- Monsieur Bernard BIANCARELLI, Directeur Général des éditions Albiana
- Madame Fiora ACHILLI, Responsable Ressources Humaines (Mutuelle
Générale de la Corse)47
- Madame Julie CESARI, créatrice Oia Création.