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Thèmes du document : Aménagement du territoire, Culture et patrimoine, Histoire et mémoire,
FOCUS
le quartier
de la filature
SÉLESTAT
SÉLESTAT AU FIL
DE SES QUARTIERS3
SOMMAIRE
3 L ’ÉmERgEnCE DU QUARTIER
La Filature, à l’origine du quartier
Délimitation
4 pLAn DE SITUATIOn
6 LA CITÉ OUvRIèRE
8 LES COmmERCES
10 L’URbAnISATIOn DU QUARTIER
13 LA DÉnOmInATIOn DES RUES
14 L’ACTIvITÉ DE LA FILATURE
Les différentes étapes de la filature du coton
16 L’ÉvOLUTIOn DE LA pRODUCTIOn
18 DE LA FILATURE à LA FRIChE InDUSTRIELLE
Le centre CEDRIC
20 LE QUARTIER AUjOURD’hUI
Démographie
Vie sociale et associative
Les logements Domial
Le Fil’appart
Les écoles
Et après ?
23 LE SAvIEz-vOUS ?
LA FILATURE, À L’ORIGINE DU QUARTIER
Dès l’ouverture de ses portes, le site est
bordé par une série de maisons ouvrières qui
accueillent les employés et leur famille. Au
départ isolée du centre historique de Sélestat
par des champs, la cité de la Filature se
développe tout au long du 20e s.
Le nombre d’aménagements et de bâtiments
neufs augmente peu à peu aux abords de l’usine
favorisant la création d’une vie de quartier
autour de la Filature, si bien que le terrain
occupé par l’usine et les logements de fonction
des ouvriers s’étend de sept à onze hectares en
cinquante ans.
DéLImITATION
Le quartier de la Filature est situé à l’entrée nord
de la ville. Il est délimité historiquement par la
route de Strasbourg à l’est, le Giessen au nord, la
voie ferrée à l’ouest et la rue du Champ de Mars
au sud. Il s’agit d’un quartier industriel dont les
premiers bâtiments datent du début du 20e s.
Actuellement, il est principalement composé de
la friche industrielle de la Filature, de maisons
ouvrières, d’immeubles HLM et d’habitations
individuelles. Aux logements et aux bâtiments
de l’usine s’ajoutent quelques rares commerces
(magasin de motos, garage, boucherie,
épicerie...). On note également la présence
d’une école élémentaire.
L’ÉMERGENCE
DU QUARTIER En 1907, Paul Cuny achète le terrain de manœuvre de la 8e
garnison allemande à Sélestat pour la somme de 21 600
marks et y construit une filature de coton.
C’est la naissance de la Feinspinnerei Schlettstadt, quatrième
filature de la Société Anonyme « Paul Cuny, molard et Cie »
dont Paul Cuny est le principal actionnaire.
Carte d’état-major de 1866
© Géoportail
paul Cuny (1872-1925), industriel vosgien
Paul Cuny est né en 1872 à Gérardmer dans les
Vosges. Aîné d’une fratrie de quatre enfants, il
fonde sa première filature en 1896 à Thaon-les-
Vosges. Il s’associe avec le frère de son épouse
ainsi qu’avec Adrien Molard, le mari de sa sœur
pour ouvrir une deuxième filature à Roville-
devant-Bayon en 1901, puis une troisième dans
la Vologne en 1906. La filature de Sélestat est la
quatrième de la société. La dernière ouvre ses
portes à Dedovo en Russie en 1912.
Il mène également une carrière politique au
cours de laquelle il est élu député de la 1ère
circonscription d’Épinal en 1910. Il meurt
prématurément en 1925 à Paris. 3
En couverture :
Les maisons ouvrières
du boulevard Paul Cuny
© Ville de Sélestat Portrait de Paul Cuny, 1910
Collection Marie Favre4 5
IMPASSE DU
GRAND MUEHLWEG
RUE JEAN-JACQUES
WALTZ
RUE
PI
E R
R E
PFIMLIN
RUE DU PETIT MUEHLWEG
CAPUCINS
PLACE VANOLLES
GRAD
CHARLES
LCHER
ALBRECHT
QUAI
LORRAINE
DUPRE
SQUARE
LA REDOUTE SQUARE DE
L'ILL
DAECHERTSGRABEN
L'ILL
LE GIESSEN
BD. DE NANCY
BOULEVARD AMEY
ROUTE DE MUTTERSHOLTZ
CIMETIERE
R.DU 4e ZOUAVES
BD THIERS
QUAI DES
BD
RUE DU PRESIDENT
VAUBAN
POINCARE
PECHEURS
AVENUE DE LA LIBERTE
REPUBLIQUE
PLACE DE LA
RD 21
RD 21
RD 258
VERS MUTTERSHOLTZ
AVENUE DOCT. HOULLION
BOULEVARD CHARLEMAGNE
DE TASSIGNY
DE LATTRE
MARECHAL
PLACE DU
RD258
PLACE DU
DE GAULLE
GENERAL
RD 1083
ROUTE
SAND
DU
RUE
STRASBOURG
DE
ROUTE DE
RD 1083
FRANCOIS
KRETZ
PLACE
ESPACE
ESTEVE
GILBERT
RUE DU
ROSES
RUE
DU
PRIMEVERES
RUE DES
RUE DES DAHLIAS
DES EGLANTINES
RUE
RUE
D' EBERSHEIM
RUE
D'EBERSMUNSTER
CHEMIN DU PETIT MUEHLWEG
MUEHLWEG
RUE DU GRAND
CHEMIN RURAL
RUE
D'IENA
IMP. DES
R.DES
IMP.DES
R.DE LA POTERIE
R.DE LA
R.DE
R.DE L'ETAIN
R.DES GRENOUILLES
DU TABAC
RUE
DES
LABOUREURS
RUE DU REMPART
ME
POM
D'OR
CHEVRES
MELSHEIM
MARECHAU X
PECHEURS
RUE
D'IENA
ALSACE- RUE DE LA BRIGADE
RUE 1e DFL
AG
L'EUROPE
PLACE DE
PREISS
JACQUES
RUE
JOFFRE
ML
BD
SPIES
RUE I.
GALLIENI
RUE LAZARE WEILLER
RUE
R. GL VONDERSCHER
RUE
DOC. BRONNER
R.CLEMENCEAU
R.RENOUVIER
R.DL 1e ARMEE
R. GL. GOURAUD
RUE
FROEHLICH
RUE
RUE
SCHWILGUE
R. OBERLE
DRINGENBERG
DU GL CASTELNAU BD.
GENERAL
PLAC E DU
GL LECLERC
BOULEVARD DU
R.DE LA
REDOUTE
RUE DE LA
R.DES
ECREVISSES
SCHWARTZWALDWEG
DIT
CHEMIN RURAL
PERCHE DE LA
RUE
REDOUTE
RUE
DE
LA
RUE DES
SAUMON
RUE
TAURELLUS
RUE
RUE DU BROCHET
RHINAU
RUE DE
RUE DU GARTFELD
ES
ETT
VIOL
DES
RUE
RUE DES JARDINIERS
RUE ST-ROCH
ROCH RUE ST
DE WESTHUS
RUE MARTIN BUCER
RUE DES JARDINIERS
GENY
RUE ABBE
CHANOINE WALTER
RUE DU
RUE DE LA CARPE
COURONNE
TANCHE
RUE DE LA
TRUITE
LA
DE
RUE
SCHAAL
GENERAL
PLACE DU
BOULEVARD ML FOCH
MENTEL
RUE
RUE ARISTIDE BRIAND
AV. SCHWEISGUTH
ALLEE DU MAIRE KNOL
LA PAIX
RUE
DE
FRANCAISE
QUAI DE L'ILL
CHENES
DES
RUE
GIESSEN
DU
ANDSBERG
CHEMIN RURAL GRUBWEG
BARR
RUE DES
FUCHSIAS
RUE DU
R. DES
PIVOINES
DAHLIAS
RUE DES
COLCHIQUES
R.D.
R.D. IRIS
C.G.E.
TRIBUNAL D'
INSTANCE
LES TANZMATTEN
ECOLE
MONNET
EDF-GDF
Imp. J.
PREISS
TAILLEURS
CHEVALIERS
MARTEAU
RUE DU
CUIRASSE
FOULON
BRISACH
PORTE DE
RUE DE LA
RUE
TURENNE
RUE
TANNEURS
TANNEURS
DORLAN RUE
BATELIERS
RUE
DES
RUE DES CANARDS
R. BORNERT
STRASBOURG
LA PORTE DE
PLACE DE
RUE
DES PIGEONS
JEANNE D'ARC
RUE
DEROULEDE
RUE DES SAPINS
RUE
DES
TULIPES
JONQUILLES
RUE DES
NARCISSES
RUE
DES
ANEMONES
RUE DES
RUE DES GLYCINES
MUGUETS
PRES
GLAIEULS
RUE DES OEILLETS
RUE
RUE CHANOINE
HAYE
DE LA
RUE
PARIS
DE
RUE
OSLO
RUE D'
ODILE
RUE SAINTE-
RUE DU CHAMP DE MARS
PAUL CUNY
BOULEVARD
DES
RUE
DE LA
FORET
RUE DES
RUE
R.DES
RUE DES GLYCINES
GARTFELDWEG
PL. SAINT-GEORGES
DU BOUC
IMPASSE
SEL
DU
RUE
MARCHANDS
IMPASSE DES
DES BAQUET IERS
IMPASSE IMPASSE DE L'ARGENT
LA BIBLIOTHEQUE
EGLISE
WIEDERKEHR
GARE
DE GAULLE
R.D. LOCARNO
ST-ANTOINE
R.DE
R.DE LUXEMBOURG
RUE DE SCHERWILLER
SAND
PONT DU
RUE
DUNANT RUE HENRI
JAURES
RUE JEAN
RUE SAINTE-ODILE
HERRIOT
EDOUARD
RUE
RUE DES BELGES ROOS IMPASSE ROOS
DOMINIQUE RUE
-ODILE
SAINTE
RUE
TREBIS
RUE
RUE DE L'OEUVRE
ROBERT SCHUMAN
AVENUE BRUXELLES
RUE DE
ROME
R. DE
LONDRES
PAUL ADAM
RUE DE LA FILATURE
QUAI DU GIESSEN
CH
POMMIERS
CERISIERS
SCHLUNCK
RUE JEAN EGEN
RUE DES
DE
RUE
RUE JEAN
SPIEGEL
I. DES ROSES
RUE
FREDERIC FIEBIG
RUE YVAN
GOLL
RUE GERMAIN MULLER
RENE
RUE GERMAIN
MULLER
RUE JEAN EGEN
SCHICKELE
CLAUDE VIGEE
RUE ALFRED
RUE
KERN
RUE
RUE JEAN PAUL
RUE JEAN PAUL
DADELSEN
RUE JEAN PAUL DADELSEN
DADELSEN
RUE FRERES
RUE NATHAN KATZ
MATHIS
R. LOUIS
LANG
POUYDRAGUIN
RUE DES
GLYCINES
RUE J. P.
RUE YVAN
GOLL
RUE LOUISE DE VILMORIN
RUE THARSICE
CHERRIER
EQUIPEMENT CULTUREL
ET ASSOCIATIF
C.C.
MEDIATHEQUE
A.C.A.
SOUS-
SCHWEISGUTH
I.U.F.M.
SECOURS
DE
CENTRE
CIMETIERE
GYMNASE
CRECHE
-PREFECT.
IMPOTS
DES
HOTEL
GENDARMERIE
LEPE
C.P.A.M.
PISCINE
RHENANUS
BEATUS
COLLEGE
KOEBERLE
DOCTEUR
LEGT
STADE
PISCINE
MUNICIPAL
MUNICIPAUX
ATELIERS
REMPART VAUBAN
PESTALOZZI
MATERN.
ECOLE
DOUANE
D'EAU
CHATEAU
GRUBFELD
SPORTIF DU
ENSEMBLE
SAINT-ANTOINE
SCHUMAN
MATERNELLE
ECOLE
JEAN
PRIMAIRE
COQUELICOTS IMP. DES
IMP. DES
BLEUETS
SELESTAT
POSTE
D.D.A.
ETAT-CIVIL
SORCIERES
TO UR
ST RASBOURG
PORTE DE
PRELATS
DES
HUMANISTE
BIBLIOT HEQUE
NEUVE
TO UR
ST E-BARBE
SALLE
COMMISSARIAT
MUNICIPAUX
BAINS
TO URISME
OFFICE DU
ST-GEORG ES
ST E-FO Y
SYNAG OGUE
TEMPLE
ST E-FO Y
TECHNIQUES
SERVICES
MAIRIE
VILLE
DE HOTEL
CENTRE
DU
ECOLE
ECOLE
FROEBEL
MATERN.
ECOLE
ST-QUIRIN
COUR
O.N.F.
DES
PERCEPTION
A.N.P.E.
D'ARMES
PLACE
VIEUX PORT
PLACE DU
CHOU X
AUX
MARC HE
LA VICTOIRE
PLACE DE
ALB. EHM
SQUARE
R.DE LA THEATRE
IMP. DU
R.DES C ORDONNIERS
IMP. PLOBMANN
NOVEMBRE RUE DU 17
RUE DES R.DES
R.DU
RUE DE
DE L'EGLISE
BABIL
IMP.DU IMP.
IMP.
R.D E LA
RUE DES FEVES
L'ENFER
IMP DE
RUE DE LA
RUE DU HIBOU
RUE
DE
R.DES PRECHEURS
R.SAINTE-BARBE
R.DES
RUE DE LA POSTE
RUE DES CLEFS
R DU DOCT.
SERRURIERS
RUE DES
DES
RUE
PLACE
MARCHE
R.DES SERGENTS
MARCHE
FRANCISCAINS
AUX POTS
GAMBETTA
AUX VINS
GRANDE
BOUCHERIE
DE LA
BORNERT
RUE
VEAUX
RUE DES
R.BRULEE
RUE DES OIES
RUE DORLAN
RUE DU
RUE DE
Q.DES
R.D.
R.D.L'OR
RUE PAUL
STE-BARBE
IMP.
D.LILAS
DU CHENE
DU RAISIN
IMP.
IMP.
DE PERSONNE
BAUMGARTEN
SERPENT
R. DU DU CANAL
LA
DE
RUE BABIL
POU DR IERE
JAUGE
RUE DU MOU LIN
IMP.
MARCHANDS
RUE
DES
POISSONS
MARCHE AUX CHEVALIERS
-FOY
SYNAGOGUE
PASSAGE
DOCTEUR KOEBERLE RUE DU
IMP.
IMP.
VERDUN
OBERKIRCH
RUE BAUDINOT
RUE DE LA CIGOGNE
RUE DU CERF L'HOPITAL
SYLO
PLACE DES MOULINS
MARCHE VERT
PLACE DU
R. SAINTE
IMP.
RUE
ARTHUR
GRAFF
DADELSEN
RUE LOUISE
WEISS
RUE ST LEON
PLACE
JEANNE D'ARC
PLACE
PAUL DEMANGE
RUE MENTEL
LER
N
Plan de situation du quartier
© Ville de Sélestat
Délimitation des deux parties qui
composent le quartier de la Filature
CENTRE VILLE
Depuis les années 1970, l’urbanisation
s’est développée entre la rue du
Champ de Mars et la rue du Sand.
Ce secteur est tantôt associé au
quartier de la Filature, tantôt au
quartier du Sand.
5
Vue satellite actuelle
© Géoportail6 7
la cité
ouvrière
La Filature a employé des familles entières
sur plusieurs générations. Afin d’accueillir ces
nombreux salariés, des maisons bifamilles (voir
photo de couverture) sont construites le long
du boulevard Paul Cuny au début du 20e siècle.
C’est la naissance de la cité ouvrière.
pas dans le quartier. Il est appelé le Cité Buckel,
ce qui signifie « la bosse de la cité » en alsacien.
Les conditions de vie dans la cité étaient
rudimentaires. Les maisons ne sont raccordées
au tout-à-l’égout qu’en 1959, ce qui a entraîné
de nombreux désagréments. On trouvait
également plusieurs décharges improvisées
dans le quartier où des trous béants étaient
utilisés pour déverser les encombrants.
Avant les années 1970, certaines bâtisses
accueillaient parfois jusqu’à six familles sous
le même toit. La proximité et la nécessité ont
fait naître des liens très forts entre voisins. La
solidarité et l’entraide ont ainsi fait partie du
quotidien des habitants du boulevard Paul
Cuny. Création d’un club de tricot, fanfare de la
En plus des habitations, la cité comprend des
commerces d’alimentation et un lavoir. Ce
dernier, construit en même temps que l’usine,
était situé à l’emplacement de l’actuelle école
élémentaire Jean Monnet. Il était alimenté
en eau chaude provenant de la Filature par
souterrain afin de permettre son utilisation par
les familles des ouvriers. Il est rasé au début
des années 1970 pour laisser place à l’école
élémentaire.
À l’est de l’usine, la maison du directeur de la
Filature s’érige au centre d’un parc arboré. À
partir de la fin des années 1950 et ce jusqu’aux
années 1970, un chemin traverse ce parc
pour permettre aux bus venant de la route de
Strasbourg d’amener les ouvriers qui ne résident
À gauche :
Les habitants du quartier
se retrouvaient le soir
devant leur maison dans
les années 1950
Collection Francis Muller
Témoignage Michel Sablier, habitant du quartier et ancien ouvrier de la Filature
« Avant la voie ferrée tournait : une partie rentrait dans la Filature et l’autre continuait. La rue
de la Filature a commencé à exister quand ils ont posé les HLm.
Pour nous, la Filature, le boulevard Cuny et la rue du Champ de mars, si vous voulez, c’est ça le
quartier de la Filature. Au sud de la rue du Champ de mars il n’existait rien : des champs et des
jardins qui étaient inondés par le Giessen en période de crue. Tout ce quartier n’existait pas...
C’était vraiment vert. maintenant, ce quartier est un peu rattaché à la Filature mais ce n’est pas
directement le quartier de la Filature. »
montage
d’une structure
pour la Cité Kilbe
© Droits réservés
cité ou encore discussions vespérales devant les
maisons illustraient parfaitement ce lien social.
Les habitants multipliaient les occasions de
passer du temps les uns avec les autres, comme
lors des « Cité Kilbe » organisées par le club de
foot FC Cité. Les Kilbe sont des fêtes de village
qui ont lieu au printemps ou en été. La plupart
du temps y étaient donnés un banquet et un bal.
Cependant, leurs rapports avec les autres
Sélestadiens ne sont pas toujours aussi
fraternels. Longtemps, les enfants du quartier
de la Filature se sont chamaillés avec les enfants
des quartiers du Ladhof, du Centre et, plus
tard, du Heyden. Ils se provoquaient souvent
dans une atmosphère proche de la « guerre des
boutons ».
Ci-contre :
Les tricoteuses de la Cité,
boulevard Paul Cuny
dans les années 1950
Collection Francis Muller
Témoignage Robert Kuentz, ancien habitant du quartier et actuel Président des Restos du Cœur
« Toute la famille travaillait à la Filature, il y avait ma grand-mère, ma mère, mon père... Les
maisons étaient pour les gens de la Filature, les employés et les ouvriers. Il n’y avait que les
gens de la Filature qui pouvaient habiter là. À l’époque, il n’y avait pas de télé. Les gens étaient
dehors sur les bancs, ils se parlaient. Il y avait parfois 6 familles dans une maison. Et quand il y
avait quoi que ce soit comme problème, les gens venaient. Une chose qui était extra, c’était le di-
manche après-midi. Des fois, par beau temps, les gens étaient dehors et il y avait un gars qui pre-
nait sa trompette et qui commençait à sortir quelques notes. Il y en avait un autre avec un saxo
qui lui répondait, et, en fin de compte, il y avait une musique qui était balayée sur tout le quar-
tier par 3-4 bonhommes. Je me souviens, il y avait une épicerie rue du Champ de mars. Quand
on y allait pour chercher le lait ou n’importe quoi, nous les gosses, on ne payait pas. C’étaient
les parents qui payaient en fin de semaine ou en fin de mois. C’était un autre style de vie. » 6 78 9
Avant les grandes campagnes de construction,
plusieurs magasins d’alimentation sont
fréquentés par les habitants de la cité et de la
route de Strasbourg. On trouve une épicerie
nommée la coopérative de la cité à côté du
lavoir, à l’emplacement de l’actuelle école
élémentaire Jean Monnet.
Une autre, plus petite, prend place rue du
Champ de Mars jusque dans les années 1980 où
elle est rasée pour laisser place à un lotissement
de maisons individuelles. Enfin, route de
Strasbourg, une troisième épicerie alimente les
habitants des rues voisines. À l’angle de la rue
du Champ de Mars, la boulangerie Philippe a
aujourd’hui laissé place à une épicerie turque.
Après le rachat de la Filature en 1978, une
partie des bâtiments de l’usine est louée à
différents commerces. Ainsi se succèdent rue
de la Filature un supermarché Intermarché, une
station essence, une boucherie, un magasin
de déstockage alimentaire, une menuiserie ou
encore des garages automobiles et motos.
Sur la route de Strasbourg, à hauteur du quartier,
les commerces s’installent progressivement
dans la seconde moitié du 20 e siècle. Le garage
Ménétré, qui arrive route de Strasbourg en 1963,
et le magasin d’accessoires auto-moto Sturny,
qui remplace le garage Fischer en 1960, sont
toujours ouverts aujourd’hui.
les commerces
1
Vue aérienne de la Filature en 1961 sur laquelle on distingue : 1. Lavoir et coopérative, 2. Épicerie, 3. Boulangerie Philippe,
4. Magasin Sturny et 5. Garage Ménétré
© Géoportail is Muller
2 3 4
5
Si aujourd’hui les commerces semblent avoir déserté le
quartier, ce n’est pas le cas avant la fin des années 1970
avec notamment la coopérative de la cité qui était le
principal magasin d’alimentation ainsi qu’un lieu de vie
important du quartier.
Les courses à la coopérative de la cité
dans les années 1950
Collection Francis Muller
910 11
l’urbanisatioN
du quartier
Avant la construction de l’usine en 1907, la partie
du quartier située au nord de la rue du Champ
de Mars est un champ de manœuvre de l’armée.
À l’exception de quelques rares habitations
antérieures au 20 e siècle, la partie au sud de la
rue du Champ de Mars accueille principalement
des terrains maraîchers, régulièrement inondés
par les crues du Giessen.
Entre 1907 et 1910, la Filature est érigée de
même que la cité ouvrière du boulevard Paul
Cuny qui accueille les premiers employés de
la Feinspinnerei Schlettstadt. C’est aussi durant
cette décennie que la cité ouvrière de la rue
Trébis voit le jour.
De 1910 à 1940, le quartier évolue lentement. Les
constructions sortent de terre notamment dans
les parties sud des actuelles rues de l’Œuvre
et Sainte-Odile, dont les tracés existent avant
1910. À l’époque, ces deux voies s’apparentent
davantage à des chemins de terre qu’aux
rues que l’ont connaît aujourd’hui. En effet,
l’alignement n’a pas encore eu lieu, les voies ne
sont pas goudronnées et les habitations sont
construites au milieu de champs et de jardins.
Entre 1950 et 1969, les nouvelles habitations
sont rares. Elles se concentrent majoritairement
à l’ouest de la Cité où plusieurs habitations
individuelles et un immeuble collectif
sont érigés. Ces constructions semblent
correspondre à des terrains vendus aux
employés par l’administration de la Filature.
Jusque dans les années 1950, où elle adopte son
tracé actuel, la route de Strasbourg forme une
série de virages avant de traverser le Giessen.
Elle enjambe par ailleurs la ligne Sélestat-
Sundhouse par le biais d’un pont en bois. Celui-
ci reste à l’abandon pendant quelques années,
après l’arrêt de l’utilisation de la voie ferrée,
avant d’être détruit.
Dans les années 1970, le quartier connaît sa plus
forte période d’urbanisation. À cette période,
Sélestat fait face à une très forte demande en
nouveaux logements. Après avoir prospecté
dans différents quartiers, la Ville obtient des
propriétaires maraîchers qu’ils vendent leurs
parcelles. Les deux écoles du quartier, sept
immeubles d’Habitation à Loyer Modéré (HLM)
et une soixantaine de maisons individuelles sont
construits en moins de dix ans. Cette importante
vague d’urbanisation se poursuit pendant la
décennie 1980. Les rues sont goudronnées et
les trottoirs alignés. Depuis 1990, quelques
lotissements continuent à voir le jour, occupant
peu à peu les dernières parcelles disponibles.
Cette urbanisation récente explique certaine-
ment pourquoi les habitants situés au sud de
la rue du Champ de Mars ne s’identifient pas au
quartier de la Filature. Ils n’ont pas connu l’âge
d’or de l’entreprise et n’ont pas été touchés par
son rayonnement. La majorité d’entre eux juge
cette zone comme indépendante, bien que liée
aux quartiers du Sand et de la Filature.
Témoignage Joseph Logel, adjoint à l’urbanisation sous le mandat du docteur Maurice Kubler
« Quand la Filature a arrêté son activité, ils ont décidé de vendre les terrains. Alors ils ont fait
des tranches de maisons. Les propriétaires actuels ont tous acheté leur propriété comme ça.
Ça date des années 1950-60. Quand on a été élu, en 1965, on était submergé de demandes
de logements. On avait plus de 200 demandes ! On ne savait pas comment faire. Au début on
discutait de où on pouvait aller, de où on pouvait construire.
Alors nous avons décidé d’envoyer des circulaires à tous les propriétaires de terrains de la
ville. La surprise, c’est que pour le lotissement du Sand, nous n’avons eu aucune opposition,
alors que c’étaient tous des maraîchers. mais aucun propriétaire ici n’était contre. La moindre
des choses qu’on puisse dire, c’est qu’ils étaient intéressés. Alors j’ai rendu visite à chacun et
ça s’est fait au cas par cas. »
Plan du quartier par décennie de construction des bâtiments
© Ville de Sélestat
Champ de manœuvre de l’armée à la fin du 19e siècle
(voir plan ci-contre), ce quartier a opéré un changement
radical avec la constuction de la Filature et des maisons
ouvrières. Une seconde urbanisation importante a achevé
sa transformation dans les années 1970.
11
Plan du quartier, zone de manœuvre, 1821
© Archives municipales
1900 - 1909
1910 - 1919
1920 - 1929
1930 - 1939
1940 - 1949
1950 - 1959
1960 - 1969
1970 - 1979
1980 - 1989
1990 - 1999
2000 - 2017
non renseigné12 13
Au nord de la rue du Champ de Mars, les rues
portent des noms qui rappellent l’activité indus-
trielle du quartier :
• Le boulevard paul Cuny, en hommage au fon-
dateur de la Filature.
• La rue de la Filature, sur une partie de laquelle
se trouvait le tracé de l’ancienne voie ferrée qui
desservait l’usine en matières premières. Ce
n’est que le 12 juin 1974, sur délibération du
Conseil Municipal, que ce nom est attribué à
l’ensemble de la voie. Les rails inutilisés sont,
quant à eux, démontés en 1983.
• La rue du Champ de mars tient son nom de
l’activité militaire précédant la construction de
l’usine. En effet, en 1803, l’emplacement actuel
de la Filature sert de terrain de manœuvre à la 9 e
garnison de l’armée française, puis au 8e batail-
lon allemand.
Au sud de la rue du Champ de Mars, l’urbani-
sation est plus récente. Amorcée à la fin des
années 1960, elle se développe réellement pen-
dant la décennie 1970. Les rues, nommées par
délibération du Conseil Municipal du 21 janvier
1969, évoquent la création de la Communauté
Économique Européenne (CEE). Ainsi, les noms
de grandes capitales européennes mais aussi
de personnalités liées à l’Europe figurent sur les
plaques :
• L’avenue Robert Schuman porte le nom de
l’un des pères fondateurs de l’Europe. Elle ac-
cueille également l’école maternelle du même
nom au début des années 1970.
• La rue Louise Weiss fait référence à la
femme politique engagée dans la construction
européenne et le féminisme.
• Les rues de paris, bruxelles, La haye, bonn,
Rome et Luxembourg trouvent leur dénomi-
nation dans une volonté de la municipalité de
valoriser les capitales de l’Europe des Six. Plus
tard, les rues de Londres et d’Oslo viennent
compléter ce lotissement dédié à l’Europe.
Il existe néanmoins des rues antérieures à l’ur-
banisation du quartier :
• La rue du Chanoine paul Adam
• La rue de l’Œuvre, anciennement Bornerweg
pendant la période allemande de 1871 à 1918,
est nommée « rue de la Cité » en 1919. Dans
les années 1920, elle prend temporairement le
nom de « rue Emile Zola » mais l’hommage fait
à l’écrivain anti-clérical provoque de nombreux
débats. En 1931, le Conseil Municipal met fin
aux querelles en nommant cette rue « la rue
de l’Œuvre », en référence à l’ouvrage de Zola
paru en 1886. Pendant longtemps, les habitants
continuent à l’appeler Vieh Weg, le « chemin des
animaux » en alsacien.
• La rue Sainte-Odile où l’on trouve des bara-
quements en bois qui font office d’habitations
pour des familles modestes jusqu’à la construc-
tion du lotissement neuf dans les années 1970.
• La rue Trébis qui concentre des habitations
industrielles des années 1910, construites par
un entrepreneur sélestadien pour ses ouvriers.
Enfin, deux axes routiers servent de frontières
sud et est au quartier :
• Rue du Sand, appelée Sandweg pendant la
période allemande.
• Route de Strasbourg, ou Strasburgerstrasse
pendant la période allemande.
la dénomination
des rues
Une communion, boulevard Paul Cuny
Collection Jean-Pierre Schmitt
LE CHEmIN DE FER
La ligne Sélestat–Sundhouse, ou Riedbähnel, qui
prenait place sur l’actuel tracé de la rue de la Filature,
est inaugurée le 27 octobre 1909 et ouvre au public
trois jours plus tard. Comme les matières premières
de la Filature sont amenées par cette voie, on peut
voir, à cette période, des wagons chargés de coton
stationner sur toute la longueur de la ligne. Elle cesse
son activité par arrêté préfectoral le 22 juin 1953. En
1983, les rails sont démontés et la rue prend l’aspect
qu’on lui connaît aujourd’hui.
La ligne de chemin de fer Mulhouse-Strasbourg, qui est
toujours en activité, fait office de délimitation ouest
au quartier de la Filature. Cette barrière matérielle est
une véritable frontière entre les habitants du quartier
Ouest et ceux du quartier de la Filature.
12 13
Vue aérienne de la Filature en 1961
En jaune, le tracé de la voie ferrée
Sélestat - Sundhouse aujourd’hui disparue
© Géoportail14 15
Le coton, arrivé par voie ferrée, est battu, cardé,
étiré, peigné et enfin filé sur site. Ces opérations
ont pour vocation de le raffiner et d’en tirer
un fil fin qui peut, par la suite, être retordu et
doublé pour obtenir un produit plus épais et
plus résistant. À Sélestat, ces dernières étapes
se déroulent à la retorderie Indéfil, située route
de Colmar et dépendant de la Filature. Le fil
est alors vendu à des entreprises alsaciennes,
vosgiennes ou allemandes qui procèdent au
tissage.
Après la Libération, le champ des savoir-
faire de la Filature de Sélestat s’ouvre aux
fibres synthétiques (polyamides, polyesters,
acrylique…) et s’adapte ainsi à la demande des
consommateurs et à la concurrence mondiale.
LES DIFFéRENTES éTAPES
DE LA FILATURE DU COTON
L ’ARRIVAGE
Le fil de coton a longtemps été la seule produc-
tion de la Feinspinnerei Schlettstadt. Importée
d’Égypte, d’Amérique, des Indes, de Chine ou
encore du Soudan, de Russie ou d’Angleterre,
cette matière arrive à la Filature de Sélestat par
voie ferrée. Dès lors, sa transformation débute
et plusieurs étapes sont nécessaires pour trans-
former le produit brut en produit fini.
LE bATTAGE
Le coton brut, compressé en bottes pour le
transport, est déchiqueté pour retirer la pous-
sière et les particules extérieures.
LE CARDAGE
Le coton est placé entre deux plaques, ou deux
rouleaux, hérissés de crochets qui brossent
la matière afin de nettoyer, démêler la fibre et
orienter tous les brins dans un même sens. À la
fin de cette étape, on obtient un cordon grossier.
LE PEIGNAGE
Optionnelle, cette étape consiste à peigner
littéralement le cordon pour retirer les fibres
courtes et obtenir un fil de qualité supérieure. Il
s’agit d’un nettoyage supplémentaire.
L’éTIRAGE
Le cordon plus ou moins grossier est affiné en
passant entre des rouleaux.
LE DOUbLAGE
Indissociable de l’étirage, cette étape permet de
séparer et de répartir les fibres régulièrement pour
obtenir un « ruban », c’est-à-dire un cordon plus fin.
LE bANC À bROCHES
Le ruban obtenu passe sur le « banc à broches »
où il est tordu sur lui-même pour devenir une
« mèche ». Il est ensuite enroulé sur une bobine,
appelée aussi broche, et stocké dans des cuves.
LE FILAGE
À ce stade, le ruban fait encore quelques
centimètres de diamètre. Il passe ensuite dans
la filature où on continue de l’étirer. On obtient
alors un fil fin qui est torsadé et enroulé sur des
bobines en carton. Il peut ensuite être retordu,
c’est-à-dire torsadé à nouveau avec d’autres
fils de même facture, pour en augmenter la
résistance et l’épaisseur.
L’ACTIVITÉ
DE LA FILATURE
L’activité de la Filature de Sélestat consiste, dès son ouverture,
en la transformation du coton brut en fils de différentes factures.
L’arrivage Le battage
Eugène noack, dit Schéni (1908 - 1985), illustrateur
Eugène Noack, dit Schéni, est né à Colmar le 2 janvier 1908. ébéniste de for-
mation, il fait de sa passion pour l’illustration son métier après la Seconde
Guerre mondiale. Il acquiert une certaine notoriété en Alsace notamment
grâce à ses illustrations de la Route des Vins. Il utilise diverses techniques
allant du dessin à la peinture à huile. Ses illustrations représentent souvent
des scènes de la vie quotidienne, industrielles ou villageoises avec des per-
sonnages colorés et pleins de vie. En 1957, la Filature de Sélestat lui com-
mande un carnet de planches illustrant les différentes étapes de la confection du fil de coton à
l’occasion des cinquante ans de la création de l’usine. En 1960, il entre au journal L’Alsace – Le
Pays, où il finit sa carrière en 1976. Il meurt à Colmar le 29 septembre 1985.
LES DIFFéRENTES
éTAPES DE LA FILATURE
DU COTON
© Eugène Noack
Collection privée
Le cardage Le peignage L’étirage
Le doublage Le banc à broches Le filage 1516 17
Le phénomène de mondialisation et l’impor-
tation de textiles de pays en développement
impactent l’industrie alsacienne. C’est une nou-
velle crise pour la Filature de Sélestat, qui voit
son personnel réduit à 480 ouvriers en 1970. Les
licenciements de masse continuent au cours
de la décennie 1970. Malgré la mobilisation de
la Chambre Patronale des Industries du Bas-
Rhin, de la mairie de Sélestat et de la préfecture
du Bas-Rhin, ce sont 68 employés, hommes et
femmes, qui perdent leur emploi en 1971. La si-
tuation se dégrade dans les années qui suivent,
si bien qu’entre 1974 et 1975 le chiffre d’affaire
de l’entreprise baisse de 31 %.
La vente des logements qui composent la
cité de la Filature ainsi que certains terrains
constructibles permet aux machines de
fonctionner encore quelques mois. Chaque
famille peut donc se porter acquéreuse de sa
portion d’habitation pour la somme d’environ
30 000 francs. Toutefois, cela ne suffit pas à
éviter la fermeture de l’usine qui survient le 21
septembre 1978.
L’année de l’ouverture, 500 ouvriers font tourner
50 000 broches dans les locaux de la Filature.
Au début de la Première Guerre mondiale,
l’usine, alors en plein essor, connaît une
crise importante en raison d’une pénurie de
matières premières et d’une forte mobilisation
des hommes valides. La fin du conflit permet
la reprise de la production de fil sélestadien.
Cependant, la Seconde Guerre mondiale
perturbe à nouveau le rendement de la Filature
dont le directeur, Henri Faller, est arrêté et
interné au camp de Schirmeck en 1944. Ce sont
les industries textiles allemandes qui réclament
sa remise en liberté pour continuer à recevoir le
fil sélestadien.
Après la Libération, les toitures détruites lors
des affrontements sont réparées et l’usine
reprend son activité. L’attribution d’indemnités
au titre des « Dommages de Guerre » permet aux
industries textiles alsaciennes de compenser
la perte de leur matériel réquisitionné par les
Allemands. Progressivement la productivité
de la Filature augmente. Ainsi, malgré les
affrontements de la première moitié du 20e
siècle, l’usine connaît un développement
exemplaire, élevant à 800 ouvriers et
contremaîtres le nombre d’employés à la
Filature dans les années 1960. Le fil produit est
de qualité et sert, entre autres, à la confection
de tissus d’ameublement luxueux.
L’ÉVOLUTION
DE LA PRODUCTION
La Tour Neuve
Au premier plan, la poste
construite au temps de l’annexion
(1871-1918)
© C. Dumoulin / ADAC
Le château d’eau
En arrière plan, Kintzheim
et le château du Haut-Kœnigsbourg
© C. Dumoulin / ADAC
TémoignageS Jean-Pierre Schmitt, ancien habitant et ouvrier de la Filature
« J’ai travaillé à la Filature, comme toute ma famille pratiquement. mon grand-père a
commencé quand ils ont ouvert je crois. Il habitait au Grubfeld et, tous les jours, il venait à
pied à la Filature. Là, le produit était fabriqué sur le banc à broches et il allait ensuite à la
filature : ça s’appelait le continu à filer. Il était étiré et en même temps torsadé puis enroulé
sur une bobine en carton. Et enfin ça allait dans de grosses cuves. Il y a même une partie qu’on
envoyait route de Colmar.
Il y avait une deuxième usine qui s’appelait la Retorderie. Et là, ils prenaient le fil, ils en
mettaient deux ensemble et ils les tordaient dans l’autre sens pour faire un fil plus costaud.
Les clients de la Filature, c’était les usines de tissage, surtout en Alsace, à Sainte-marie-aux-
mines et compagnie... On nous a même montré des tissus qui étaient fait avec les fils que l’on
faisait. C’était carrément des tissus comme à Versailles, des fauteuils, des canapés... »
Michel Sablier, habitant du quartier et ancien ouvrier de la Filature
« J’ai travaillé à la Filature. Je suis ajusteur outilleur donc je suis venu à l’atelier de la Filature
en 1966, j’ai quitté en 1968 pour mon service militaire et je suis revenu fin 1969.
À la Filature de Sélestat, on recevait le coton brut. Il était passé par différentes machines, il y
avait les batteurs, la retorderie... tout ça. Jusqu’au continu à filer, où là vous aviez le fil final
en bobine droite ou alors en gros rouleaux. mais par contre, à la Filature, il n’y avait pas de
tissage. »
Le début du 20e siècle est propice à la production de fils en Alsace.
Une crise économique frappe l’Amérique du Nord et paralyse ses filatures.
Les usines allemandes et anglaises sont surchargées, ouvrant ainsi une
large porte aux industries alsaciennes et vosgiennes. Le nombre de
métiers à tisser augmente de 30 % dans la région entre 1901 et 1905.
Dans ces conditions de forte demande naît la Feinspinnerei Schlettstadt.
17
Jean Kracher au continu à filer dans les années 1960
Collection Famille Kracher
Le cardage
Collection Famille Kracher18 19
entreprises (menuiserie, garage automobile…).
Un supermarché Intermarché occupe un temps
l’un des hangars qui donne sur la rue de la
Filature. Il est remplacé par l’association Les
Restos du Cœur en 2005.
Puis l’activité textile cesse définitivement et
laisse les locaux qu’elle occupait à l’abandon.
Plusieurs incendies, dont le plus spectaculaire
survient le 11 novembre 2001, achèvent de
réduire la Filature de Sélestat à l’état de ruines.
LE CENTRE CEDRIC
Le centre CEDRIC (Centre de Développement
Régional Industriel et Commercial) accueille la
biennale d’art contemporain Sélest’art, de 1984
à 1992.
Pendant cet intervalle, le local loué sert de centre
culturel et est notamment le cadre d’au moins un
concert en juin 1985. Il est ensuite déplacé route
de Colmar.
Lors de la première fermeture de l’usine en
1978, 63 445 m² de bâtiments industriels se
trouvent sans utilité. C’est l’ADIRA, l’agence de
développement d’Alsace, qui est chargée de
trouver un nouvel acquéreur.
Les propositions sont étudiées en fonction,
entre autres critères, du nombre d’emplois qui
pourront être proposés aux anciens employés
de la Filature. Parmi les candidatures se trouve
celle de Jacques Simon-Bigart. Propriétaire d’un
magasin d’ameublement à Sélestat, ses projets
comprennent une reprise partielle de l’activité
de l’usine ainsi que la mise en location d’une
partie des bâtiments. Il acquiert l’ensemble
des infrastructures en 1978 et la Filature ouvre
à nouveau ses portes le 2 octobre 1979. Une
trentaine d’anciens employés retrouvent leur
travail dans l’usine qui se spécialise dans le
textile d’ameublement. Entretenue au fur et à
mesure des dysfonctionnements des machines
et des évolutions techniques, la Filature est
toujours en bon état de marche. Une partie
des locaux conserve donc son activité, avec un
rendement néanmoins très inférieur à celui que
l’usine a connu avant sa première fermeture.
Par ailleurs, seule subsiste la fin de la chaîne de
fabrication. Le coton, déjà filé, arrive à Sélestat
pour être retordu afin de produire des fils fantaisie
davantage adaptés à l’ameublement. Les locaux
non concernés par la reprise de l’affaire reçoivent
diverses attributions. Un hangar est converti en
dépôt de meubles de la société Simon-Bigart.
Plusieurs bâtiments sont loués par de petites
DE LA FILATURE
À LA FRICHE
INDUSTRIELLE
Le centre CEDRIC a accueilli
les premières éditions de Sélest’art
© Ville de Sélestat
La filature aujourd’hui
© Ville de Sélestat
La filature en 1978
Collection Famille Kracher
18 19
Gravure représentant la Filature
En-tête d’une correspondance de Paul Cuny
© Archives municipales20 21
Le club de foot FC Cité est fondé par les habitants
de la cité ouvrière. Il n’existe plus aujourd’hui et
a été remplacé par l’A.S. Portugais, dont le nom
rappelle l’affluence des travailleurs portugais
dans les années 1960. Le quartier accueille
également Les Restos du Cœur, rue de la Filature
depuis 2005. Ainsi, à une époque où le tissu
social s’estompe, les résidents du quartier de
la Filature restent très solidaires entre eux.
Parallèlement, un certain climat de méfiance
s’installe avec le reste de la ville, entraînant une
forme de repli, souvent mal compris.
LES LOGEmENTS DOmIAL
Les logements Domial correspondent aux
immeubles HLM rue de la Filature. Ils sont ouverts
à la location dès 1977-78. La moyenne d’âge des
nombreux résidents est assez basse, faisant
du quartier un des plus jeunes de Sélestat. Ces
habitations sont au départ occupées en grande
partie par de jeunes couples.
Le taux de rotation dans les logements Domial
est relativement faible. Certains résidents
occupent leur logement depuis la première
mise en location en 1977. Il y a peu de nouveaux
arrivants, malgré les rénovations de 2015.
La mise à disposition d’un local par Domial
au sein des immeubles permet à la référente
de quartier de mener des actions auprès des
habitants jusqu’à son départ en 2015. Récupéré
par l’association Femmes Actives, il leur offre un
lieu de partage et de rencontre.
DémOGRAPHIE
En 2013, 35 % des habitants des quartiers du
Sand et de la Filature avaient moins de 24 ans,
classant ce quartier au troisième rang des
quartiers sélestadiens les plus jeunes. La partie
du quartier au sud de la rue du Champ de Mars
accueille également de nombreux retraités.
VIE SOCIALE ET ASSOCIATIVE
Entre 2009 et 2015, un poste de référent de
quartier est créé par la Ville de Sélestat pour
améliorer les relations délicates qui existent
entre le quartier de la Filature et le reste de
la ville. Logée sur place, la référente a un rôle
d’observation, de médiation et d’intervention
auprès des habitants.
Avant 2015, le service Jeunesse de la Ville de
Sélestat mène de nombreuses animations
sportives et culturelles au sein du quartier.
Il organise également des actions liées à la
parentalité (ateliers de soutien à la fonction
parentale, ateliers d’échange parents-enfants,
accueils-café pour les parents…).
Ces actions sont aujourd’hui menées par
l’Association Générale des Familles en lien
avec d’autres acteurs du quartier, comme les
écoles. Un dialogue social s’installe et permet
la naissance d’associations comme Femmes
Actives qui intervient auprès des habitants,
organise des rencontres et fédère le quartier
autour de projets, comme l’entretien du jardin
partagé. Les actions de la référente de quartier
sont ainsi perpétuées par les associations et les
différents acteurs après son départ en 2015.
le quartier
aujourd’hui
TémoignageS Malika Allaoui, référente du quartier de la Filature de 2009 à 2015
« J’ai commencé en 2009 le poste de référente du quartier de la Filature. Ce qui est impor-
tant de rappeler pour le quartier de la Filature, c’est que les gens de l’extérieur quand ils en-
tendent «quartier de la Filature», c’est toujours connoté de manière négative. On entend sou-
vent que la Filature ce n’est pas très intéressant parce que c’est un peu mal famé, que c’est un
quartier difficile, etc. mais non. Ça a été très riche pour moi en découvertes, en rencontres, en
échanges. Il y a quand même un esprit de solidarité. C’est un petit village ! Le quartier Ouest
n’a rien à voir avec la Filature, tout comme les deux n’ont rien à voir avec le centre ville. Ils
ont chacun leur mentalité, leur fibre. Le Heyden c’est une ville dans la ville, la Filature moins
parce qu’il n’y a pas ces services de proximité. mais ils ont aussi leur petite vie. En y habitant,
j’avais un lien constant avec les habitants. Je voyais le monsieur qui promenait son chien, les
Portugais d’à côté... C’est un mélange de culture qui ressort. Le lien est encore là, même en
ayant quitté le quartier, et ça, c’est important. Si je dois retenir une chose de cette expérience,
ce serait "agréablement surprise". »
Rue de l’Œuvre Ancienne maison d’un directeur de la Filature
© Ville de Sélestat
Entre la rue de la Filature et le boulevard Paul Cuny
© Ville de Sélestat
Rue de l’Œuvre
© Ville de Sélestat
Rue de la Filature - Immeubles Domial
© Ville de Sélestat
21
Si les campagnes de construction sont moins nombreuses ces dernières
années, la population du quartier de la Filature et de l’ensemble du
quartier du Sand augmente de 17 % entre 1999 et 2009. Elle représente
15,32 % des habitants de la ville. Ce sont aussi les quartiers sélestadiens
où la population de jeunes de 0 à 24 ans est la plus forte.
Hanane Zizine, association Femmes Actives
« Il y avait beaucoup de problèmes dans le temps. Quand je suis arrivée, le quartier avait une
sacrée réputation ! Aujourd'hui, ce sont les habitants qui font qu'on aime habiter ce quartier.
Ce sont les habitants le premier atout. Il y a quelque chose qui est beau ici, c'est la solidarité
qu'ils ont. C'est ça qui fait que si il y a un souci ou un truc, ils vont descendre. Ils ne vont pas
regarder si on est blanc, si on est jaune ou si on est vert. Ça, il n'y a pas. C'est un quartier arc-
en-ciel on peut dire. »22 23
Depuis 2012, les « accueils café » à l’école Schu-
man et à l’école Jean Monnet permettent aux
enfants, aux parents et aux enseignants de par-
tager un moment de convivialité en échangeant
autour de différents thèmes de discussions ani-
mées par les animateurs du service Jeunesse de
la Communauté de Communes de Sélestat et du
CCAS.
ET APRèS ?
Les logements individuels se sont multipliés
et ont investi l’espace qui isolait la Filature
du cœur historique de la ville. Les enfants
de Jacques Simon-Bigart, décédé en 2014,
gèrent aujourd’hui la société. Ils projettent
de remplacer les bâtiments de l’usine par un
nouvel ensemble de logements écologiques.
Ce projet est aujourd’hui en suspens puisqu’il
dépend d’un Plan de Prévention des Risques
d’Inondations (PPRI) dont l’étude est en cours.
Ainsi, le quartier de la Filature est sur le point de
changer à nouveau de visage, poursuivant une
métamorphose perpétuelle, débutée au début
du 20e siècle.
LE FIL ’APPART
L’un des bâtiments Domial a accueilli le
Fil’appart de mars 2014 à juin 2015. Sur une
initiative du Centre Communal d’Action Sociale
(CCAS), il reproduisait un appartement témoin
tout en prodiguant des conseils en termes de
consommation et d’économie d’énergie pour
les visiteurs. Il était ouvert aux particuliers mais
aussi aux scolaires et aux entreprises. Jusqu’à sa
fermeture, il était entretenu par une habitante
du quartier de la Filature.
LES éCOLES
L’école élémentaire Jean Monnet fait partie
intégrante du quartier de la Filature depuis
l’ouverture de ses portes en 1979. L’école
maternelle Robert Schuman y est intégrée
plus tard. Dans les années 1990, en raison de
l’arrivage d’un grand nombre de nouveaux
foyers, l’école Schuman est trop petite pour
accueillir tous les élèves de maternelle du
quartier. Une classe est délocalisée dans l’école
élémentaire Jean Monnet.
En 2004, les locaux sont agrandis, permettant
son rapatriement, ce qui élève au nombre de six
les classes de l’école maternelle. Aujourd’hui, la
tendance s’inverse. Le nombre d’élèves diminue
d’année en année, provoquant la fermeture de
deux classes. Les deux établissements parti-
cipent à l’appropriation du quartier par ses ha-
bitants grâce à des événements ponctuels.
En 2010, l’équipe pédagogique de l’école Jean
Monnet crée une fresque participative avec les
élèves pour inciter au respect des lieux.
Vue sur l’immeuble Domial
et l’ancienne filature désaffectée
© Ville de Sélestat
Le Fil’appart
© Ville de Sélestat
le saviez-vous ?
UNE HISTOIRE DE POIREAUx
Le quartier de la Filature est en première ligne pendant la Seconde Guerre mondiale. Le front
se situe aux environs de la route de Strasbourg et les Alliés ont des chars stationnés non loin de
la rue Sainte-Odile. Alors que l’un d’eux reçoit l’ordre d’attaquer et qu’il s’engage à travers l’un
des terrains maraîchers, il est arrêté par la propriétaire. Il n’allait quand même pas rouler sur
ses poireaux ! Le char se retrouve donc contraint de faire un détour et de passer par la parcelle
voisine. On raconte que, de cette anecdote, est née une querelle entre les propriétaires des
deux terrains qui a duré bien après la guerre et que les jours de récolte, on peut encore voir les
traces du char dans la terre.
UN CHANTIER ExPLOSIF
À la fin des années 1970, les travaux préparatifs à la construction des immeubles HLm de la
rue de la Filature commencent. Le terrain est en friche, il y a des herbes folles, des arbustes et
même une mare. Il faut nettoyer tout cela pour pouvoir commencer la construction. Un jour,
en plus des ouvriers, les habitants étonnés voient intervenir des pompiers sur le chantier. Le
déblaiement du terrain a mis à nu une réserve de munitions datant de la Seconde Guerre mon-
diale ! mais ça, les enfants du quartier le savaient déjà puisque certains s’amusaient à mettre
le feu aux poudres pour les faire exploser.
UNE DéCOUVERTE EN OR
Entre l’usine et la ligne de chemin de fer se trouve un petit étang. Dans les années 1950-1960,
de nombreux habitants, dont le directeur de la Filature, y déversent leurs encombrants pour
le combler. Cette décharge improvisée est le terrain de jeu des enfants du quartier. Un jour, un
petit groupe d’entre eux découvre une poignée de pièces cachées dans une boîte à bonbons.
En se disputant la propriété de cette trouvaille, ils font tomber la boîte et les pièces dans l’eau.
Chacun essaie d’en récupérer tant bien que mal et emporte ses gains avec lui. Quelle n’est
pas leur surprise lorsqu’ils découvrent en amenant leur butin à la banque que les précieuses
pièces sont en fait des Louis d’or !
DU CHARbON DANS LES wAGONS
À la fin des années 1950, la ligne de chemin de fer Sélestat-Sundhouse est utilisée non seule-
ment pour l’acheminement des matières premières mais aussi pour le stationnement des wa-
gons. La gare de Sélestat n’étant pas très grande, les wagons vides qui attendent un nouveau
départ campent le long de la Filature. Les enfants du quartier en font leur terrain de jeu. Ils
escaladent, sautent de wagon en wagon. De temps en temps, il arrive qu’au fond de certains, il
reste quelques morceaux de charbon que les enfants récupèrent pour leurs parents. 23
Vue ancienne de la Filature
© Droits réservés24
« Pour ceux qui y sont nés
et y ont vécu, à mesure que
les années passent, chaque
quartier, chaque rue d’une
ville, évoque un souvenir,
une rencontre.» Extrait du discours de Patrick Modiano à la réception de son prix Nobel de littérature en 2014
Laissez-vous conter Sélestat,
ville d’art et d’histoire…
...en compagnie d’un guide-
conférencier agréé par le
Ministère de la Culture. Le
guide vous accueille. Il connaît
toutes les facettes de Sélestat
et vous donne les clefs de
lecture pour comprendre
l’histoire, l’architecture, les
paysages et plus généralement
comment les hommes ont
construit leur cadre de vie.
Le guide est à votre écoute.
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initiatives de Sélestat, Ville
d’art et d’histoire. Il propose
des visites et des ateliers toute
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